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Les premiers moines bouddhistes étrangersUne pratique ayant débuté au XIXe siècle

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Pourquoi l’intérêt des Europées pour le bouddhisme ?

Depuis l’Antiquité, en suivant la trace des routes commerciales maritimes et terrestres Est-Ouest à travers l’Inde et le Sri Lanka, la connaissance du bouddhisme atteignit Europe. Connaissance devenue plus précise à partir du XVIIe siècle, lorsque les Etats et les sociétés commerciales du Portugal et des Pays-Bas, puis du Royaume-Uni et de la France, commencèrent à explorer, voire s’établir en Asie. La connaissance du bouddhisme s’accrut encore au cours des XVIII-XIXes siècles, avec les grandes entreprises coloniales britanniques et françaises, notamment au Sri Lanka et en Asie du Sud -Est.

Pendant le XIXe siècle, les Européens manifestèrent un réel intérêt pour la doctrine et la pratique du bouddhisme, tout d’abord en Birmanie et au Sri Lanka britanniques, centres du bouddhisme theravada [1]; c’est peut-être la raison pour laquelle les premiers moines bouddhistes étrangers connus furent anglophones. Ces novices furent ordonnés par des moines locaux pendant leur séjour dans un wat ou un vihara [2]. Le Siam [3], en tant qu’important bastion du bouddhisme theravada, attira aussi certains d’entre eux.

Premièrs moines bouddhistes européens

Le premier moine bouddhiste européen ordonné en Asie fut un Anglais du nom de Gordon Douglas. Son ordination eut lieu au Siam, en 1899 ou 1900, et il adopta le nom pali de Bhikku Ashoka. Selon certaines sources, il mourut du choléra six mois après son ordination; d’autres sources prétendent qu’il partit au Sri Lanka, où il mourut en 1905.

Un deuxième moine bouddhiste étranger connu fut un Irlandais nommé Laurence Carroll ou O’Rourke, né à Dublin en 1856. Ancien athée, il se convertit au bouddhisme lors d’un séjour à Rangoun, en Birmanie, où il fut ordonné moine en 1899 sous le nom de U Dhammaloka. Il est rapporté qu’il vint à Bangkok en 1903, où il vécut dans un wat appelé Bantanai; il y mourut vraisemblablement vers 1914. 

Charles Henry Allan Bennet fut un troisième moine bouddhiste étranger, ordonné en 1910 dans l’ancienne Birmanie britannique, sous le nom d’Ananda Metteyya. Selon une autre source, iI se serait appelé Allan Mc Gregor, serait né à Londres en 1872, aurait étudié la chimie et se serait rendu au Sri Lanka – à l’époque colonie britannique –  où il aurait rencontré un frère du roi du Siam, ordonné moine sous le nom de Jinavaravamsa. Mc Gregor se serait alors intéressé au bouddhisme, aurait étudié au Devagiri Vihara à Matara [4] et y aurait été ordonné moine bouddhiste sous le nom d’Ananda Maitreya. Il mourut en 1923.

Mais le plus célèbre parmi tous ces premiers moines étrangers fut probablement Anton Gueth, un Allemand né à Wiesbaden en 1878; il étudia la musique et la composition et était très intéressé par la philosophie. Depuis son enfance, il développa un grand amour pour la nature et la solitude dans la forêt. À l’âge de dix-sept ans, il devint végétarien et cessa de boire et de fumer. Après avoir assisté à un exposé sur le bouddhisme du professeur de théosophie Edwin Böhme, il devint lui-même un bouddhiste enthousiaste. En 1903, il se rendit au Sri Lanka, où il rencontra Adjan Ananda Metteyya ou Maitreya, le moine anglais dont il est question plus haut. En 1904, il fut ordonné sous le nom pali de Nayatiloka. En 1905-1906, il fit la connaissance du prince siamois et frère du roi Prisdang Jumsei, ordonné moine sous le nom de Jinavaravamsa,  qui avait été le premier ambassadeur siamois en Europe. 

D’autres convertis étrangers, un moine néerlandais nommé Frans Bergendahl, qui prit le nom de Sunno, et un moine allemand, Fritz Stange, nommé Sumano, se joignirent à Nayatiloka et  Jinavaravamsa sur  l’île de Galgodyiana, près de la ville de Matara, au Sri Lanka. 

Les moines de la forêt ont toujours donné la préférence à des îles reculées ; la vision du Mont Mérou [5], entouré d’eau, ne doit pas être étrangère à ce choix.

À la fin de 1906, Nayatiloka retourna en Birmanie où il rencontra le moine écossais Silachara, de son nom laïque J. F. McKechnie, et le moine allemand Walter Markgraf, qui avait pris le nom de Dhammanusari. Ce dernier retourna en Allemagne où il fonda l’association bouddhiste Deutsche Pali Gesellschaft.

Les moines bouddhistes européens, notamment allemands et britanniques, n’étaient donc pas rares à cette époque; tous étaient très intéressés par le bouddhisme theravada, spécialement par la doctrine et la pratique des moines de la forêt. Rappelons que cet ordre monastique aux règles strictes, appelé Thammayut Nikaya, avait été créé par le roi du Siam Mongkut (Rama IV) en 1833, dans le but de donner un nouvel élan au bouddhisme dans son pays. L’intérêt des moines étrangers pour cette doctrine peut s’expliquer par la pratique des pays où ils vécurent – le Sri Lanka, la Birmanie et le Siam – tous adeptes du bouddhisme theravada. Les règles propres aux moines de la forêt peuvent avoir attiré les moines européens par leur côté « retour aux sources ».

Projets visant à créer un premier monastère theravada en Europe

Une nouvelle ère commença au début du XXe siècle, lorsque les premiers moines européens ordonnés en Asie projetèrent de fonder un monastère de la forêt en Europe.

Après avoir regagné l’Europe, Walter Markgraf choisit le Sud de la Suisse pour la création de ce premier monastère. Il se mit en relation avec Enrico Bignoni, éditeur à Lugano, dans le canton du Tessin, qui avait une réputation de libéral. Bignoni, qui éditait une revue nommée « Coenobium : Rivista internazionale di Studi Liberi « , lui trouva une maison isolée au-dessus de Novaggio, village situé au pied du Monte Lema, près de Lugano. Nyanalotika (Anton Gueth) quitta la Birmanie et arriva à son tour à Novaggio au cours de l’hiver 1909-1910. A cause du climat, assez froid comparé à celui de la Birmanie, il attrapa une bronchite et par conséquent, décida de partir à la recherche d’un meilleur endroit. Après avoir visité l’Italie (Turin, Rome, Naples), il partit pour Tunis. Là, il rencontra Alexandra David-Néel, une exploratrice belgo-française, anarchiste et bouddhiste, connue pour ses idées non conventionnelles et aussi sa visite à Lhassa, au Tibet, en 1924. N’ayant cependant pas trouvé l’endroit idéal pour y établir un monastère, Nyanalotika retourna finalement en Europe, où il se rendit à Lausanne, en Suisse romande. C’est dans cette ville que Rodolphe-Alexandre Bergier, ancien homme d’affaires descendant d’une famille connue, lui offrit de s’établir dans son propre ermitage bouddhiste, « Caritas Viharo ». Bergier, qui avait fait fortune aux Amériques, s’était converti au bouddhisme et agissait en tant que mécène envers Nyanalotika et ses disciples. 

Un événement historique significatif, quoique presque inconnu, eut lieu à « Caritas Viharo » en 1910 : premier novice européen ordonné en Europe, l’Allemand Bartel Bauer y devint moine sous le nom pali de Kondanno.

Après sa deuxième expérience suisse, Nyanalotika alla de nouveau en l’Italie, mais fut une fois de plus déçu. Ainsi, il retourna à la source du bouddhisme theravada, au Sri Lanka, où il fonda un monastère de la forêt sur les îles de Polgasduwa et Dodanduwa, dans le lagon de Ratganna, au Nord-Ouest de Galle [6].

Nommé « Île Hermitage », ce monastère fut le premier monastère de la forêt spécialement créée pour l’étude et la pratique des bouddhistes theravada européens. À l’heure actuelle, ce vihara est dirigé par de jeunes moines srilankais et ne compte plus de moines étrangers.

Une nouvelle vague d’ordinations en Europe au XXe siècle

Après un début modeste au cours des premières années du XXe siècle, le bouddhisme connut une véritable explosion dans les années soixante, avec les événements de 1968 et le début des voyages initiatiques des jeunes en Orient. Certains d’entre eux se convertirent au bouddhisme et le ramenèrent en l’Europe dans leurs sacs à dos.

De nombreux centres, magazines, revues, livres et documents audiovisuels furent créés; plus tard, avec la diffusion des ordinateurs, le bouddhisme entra aussi sur l’Internet.

A partir des années quatre-vingts, des immigrant bouddhistes d’Asie fondèrent des associations culturelles-religieuses de tendance theravada dans toute l’Europe. À l’heure actuelle, la plupart de ces bouddhistes viennent du Myanmar, de la Thaïlande, du Laos, du Cambodge et du Sri Lanka. Simultanément, le nombre d’Européens convertis au bouddhisme theravada augmenta. En Suisse, par exemple, il y a actuellement environ 20’000 bouddhistes theravada, vivant pour la plupart dans un environnement urbain : parmi eux, seulement un millier sont suisses. Il existe plusieurs monastères bouddhistes dans le pays, mais seulement une partie d’entre eux appartient aux moines de la forêt (cf. ci-dessous).

Depuis cette époque, il existe cependant un réseau de monastères de la forêt, répartis dans toute l’Europe et dans le monde. On constate qu’actuellement, la plupart des moines résidant dans les monastères européens, les monastères de la forêt en particulier, ne sont ni thaïlandais ni asiatiques. 

Cela peut s’expliquer par l’innovation introduite par un moine thaïlandais, Adjan Chah. Né en 1918, près d’Ubon Ratchathani, il fut ordonné moine en 1939, devint moine errant en 1946 et, plus tard, moine de la forêt. En 1954, il retourna en Thaïlande et s’établit en un lieu reculé nommé Pah Pong; certains disciples vinrent le rejoindre et il y fonda le temple de Wat Nong Pah Pong.

Un Etats-Unien de Seattle, Robert Jackman, intéressé par le bouddhisme, se rendit au Wat Nong Pah Pong en 1967. Il y étudia sous la direction d’Adjan Chah et, plus tard, fut ordonné sous le nom pali de Sumedho. C’est ainsi que débutèrent les ordinations de moines non-thaïlandais, dont Adjan Chah s’était fait le promoteur.

La présence de Sumedho attira un certain nombre d’étrangers désireux de s’initier au bouddhisme et en 1975, un nouveau temple appelé Wat Pah Na Na Chat (Monastère international de la forêt) fut créé par Adjan Chah et ses disciples près d’Ubon Ratchathani dans le but de permettre aux bouddhistes étrangers d’y étudier en vue de leur ordination. Sumedho fut le premier abbé de ce monastère. Wat Pah Pong commença à être fréquenté par beaucoup de d’étrangers et certains d’entre eux furent initiés par Adjan Chah lui-même.

Quelques années plus tard, en 1977, Adjan Chah fut invité en Grande-Bretagne par un groupe de bouddhistes anglais. A cette occasion il vit que dans les pays européens, il n’y avait pas de monastères de la forêt de rite theravada. Moine visionnaire, il était d’avis que les novices non-thaïlandais devaient également pouvoir être ordonnés. Lorsque Adjan Chah arriva à Londres, accompagné de trois autres moines, le petit groupe ne trouva qu’une modeste maison où vivre. Même si les connaissances des bouddhistes anglais à propos du courant theravada et des moines de la forêt étaient faibles, il y avait chez eux un grand intérêt pour la méditation et la pratique bouddhique en général. Par conséquent, Adjan Chah conseilla à son compagnon Sumedho de rester à Londres. 

C’est ainsi que ce dernier devint le premier abbé de Chithurst ou Cittaviveka, monastère de la forêt fondé dans le West Sussex. En effet, en 1978, un bouddhiste Anglais avait fait don d’une forêt et d’une maison à la Fondation anglaise Sangha, créée pour cette occasion. En 1981, après la restauration du bâtiment et le défrichement de la forêt environnante, une première ordination monastique y eut lieu.

Trois autres monastères furent créés en Angleterre en 1979 et au début des années quatre-vingts, tous inspirés par Sumedho : le premier fut Aruna Ratanagiri, à Harnham près de Newcastle-upon-Tyne, le deuxième est situé à Hartridge, dans le Devon, et le troisième fut Amaravati, à Londres.

Aujourd’hui, les moines étrangers de la forêt initiés par Adjan Chah et Sumedho sont responsables de plusieurs monastères au Royaume-Uni, en Suisse, Italie, France, Allemagne, au Canada, en Australie, Nouvelle-Zélande et Californie.

Parmi ces monastères, le monastère italien présente une particularité intéressante : Santacittarama, dans la province de Rieti en Italie centrale, a été fondé grâce aux efforts conjoints du moine italien Thanavaro, l’un des premiers disciples de Sumedho, et l’ambassadeur du Sri Lanka à Rome, suivi par  l’ambassadeur de Thaïlande. Cela confirme les liens étroits entre le Sri Lanka, la Thaïlande et le bouddhisme theravada. 

On sait que la maison royale thaïlandaise, surtout la mère du roi Rama IX et sa sœur, la princesse Galyani Watthana, récemment décédées,  ont également contribué à la fondation de ces monastères.


[1] Theravada est l’un des courants du bouddhisme, répandu dans la Péninsule indochinoise, au Myanmar et au Sri Lanka;

[2] Wat et Vihara signifient temple, respectivement en Thaïlande et au Sri Lanka;

[3] Siam est le nom que la Thaïlande portait avant 1939;

[4] Matara est une ville située sur la côte Sud du Sri Lanka;

[5] Le Mont Mérou est une montagne mythique, considérée comme l’axe du monde dans les mythologies persane, bouddhique et hindoue. 

[6] Galle est une ville fortifiée sur la côte Sud du Sri Lanka.


 

Le monastère de la forêt Dhammapala à Kandersteg, Suisse

L’histoire du monastère de la forêt Dhammapala, situé dans les Alpes suisses, est exemplaire en ce qu’elle retrace la genèse et le développement d’un monastère theravada, destiné principalement aux moines étrangers.

Dhammapala fut créé à l’initiative d’un groupe de Suisses intéressés par le bouddhisme, désireux de créer dans leur pays une résidence permanente pour une communauté monastique qui pratiquerait l’enseignement du Bouddha. 

Depuis la fin des années soixante-dix, Adjan Sumedho avait visité la Suisse pour y effectuer des retraites dans les Alpes, à l’invitation de ce groupe. Prié de créer un monastère semblable à celui qu’il avait fondé dans le sud de l’Angleterre – Cittaviveka, dans le West Sussex – il aida à l’installation du monastère de la forêt Dhammapala, qui vit le jour en 1988. Au départ, ce monastère n’occupait qu’un simple appartement dans le village de Konolfingen, près de Berne; plus tard, Dhammapala put déménager dans un beau chalet en bois, à Kandersteg, dans les Alpes bernoises, qui avait été autrefois un hôtel. Entouré de forêts et de montagnes, le nouveau monastère fut nommé « Buddhistisches Kloster Dhammapala » (Monastère bouddhiste Dhammapala). 

Son premier abbé fut un moine canadien, Adjan Tiradhammo, qui avait commencé à méditer en 1973, dans le nord de la Thaïlande; en 2005, les responsabilités passèrent à un abbé allemand, Adjan Khemasiri, ordonné par Sumedho

Dhammapala sert aujourd’hui de résidence à six ou huit moines et sa mission consiste à diffuser la connaissance du bouddhisme theravada en offrant un vaste programme de retraites et de cours de méditation ouverts aux laïcs. La plupart des moines présents au monastère sont des farang [1], mais tous ont été ordonnés en Thaïlande. 

Provenant de pays aussi divers que la République Tcheque, l’Autriche, l’Allemagne ou l’Australie, ils ont vécu dans le siècle avant de découvrir leur propre voie spirituelle dans la pratique et l’enseignement du bouddhisme. 

Des visiteurs de nombreux pays viennent au monastère pour participer à ses activités quotidiennes.

De temps en temps, quelques dames thaïlandaises résidant en Suisse viennent offrir la nourriture aux moines et à leurs invités, comme elles le feraient en Thaïlande, dans le but d’acquérir du mérite [2].

Le rez de chaussée de la maison sert de viharn [3] et aussi de réfectoire; il comporte également une cuisine. Aux niveaux supérieurs, il y a des chambres pour les moines et pour les invités, une bibliothèque et une salle de méditation, avec une vue magnifique sur les montagnes. Devant le chalet, une terrasse ensoleillée et un jardin bien entretenu, avec une statue du Bouddha en style Ayutthaya [4], invitent au repos. Certains visiteurs aiment faire des balades et randonnées dans les montagnes autour du monastère. En hiver, le chalet disparaît presque sous la neige et quand les moines vont à l’extérieur pour une promenade ou une déambulation de méditation, ils doivent porter des chaussettes de laine et des pullover épais. Cette image est évidemment assez différente de ce que nous sommes habitués à voir en Thaïlande.


[1] En thaïlandais, farang désigne les étrangers européens, américains, océaniens;

[2] L’acquisition de mérite est l’une des préoccupations majeures des bouddhistes en vue de s’assurer une bonne réincarnation;

[3] Le viharn est le lieu de prière des temples bouddhistes;

[4] Le style Ayutthaya est propre au second royaume taï (XIV-XVIIIes s.)


 



 

Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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