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Le Lan Na, royaume du Nord/1Clés pour comprendre l'histoire du Lan Na

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Situé au Nord de la Thaïlande, au XV/XVIe siècle, lors de sa plus grande extension, le royaume du Lan Na s’étendait au-delà des frontières de la Thaïlande actuelle et englobait Chiang Tung, Mueang Nai, Mueang Yong (Myanmar, Etats Shan), Chiang Rung (Chine, Yunnan) et Luang Prabang (Laos).

Deux pôles de pouvoir ont toujours déterminé l’histoire du Royaume : Chiang Rai/Chiang Saen au Nord (terre d’origine des Taï Yuan, fondateurs du Royaume) et Chiang Mai au Sud (capitale créée par le roi Mengrai en 1296).

Actuellement, le Lan Na comprend les provinces thaïlandaises de Chiang Mai, Chiang Rai, Lamphun, Lampang, Nan, Phrae, Phayao et Mae Hong Son.

Le royaume du Lan Na est présenté en plusieurs articles traitant, le premier, de quelques clés pour comprendre son histoire, le deuxième, d’une brève histoire du Royaume, le troisième, de l’art du Lan Na. D’autres articles traiteront des temples bouddhistes du royaume, groupés par provinces.


 

Quelques clés pour comprendre l’histoire du Lan Na

D’où vient le nom Lan Na ?

Ce terme est d’abord une notion culturelle désignant une région du Nord de la Thaïlande, dominée peu à peu par l’ethnie des Taï Yonok ou Yuan, puis, à partir de la fin du XIIIe s., constituée en royaume indépendant. Elle a développé un style architectural et artistique original et possède sa propre langue, écriture et architecture.

Le nom apparaît déjà en 1452 sur une mappemonde du géographe vénitien Giovanni Leardo, avec la graphie Llana, et sur un globe terrestre de 1492 du géographe allemand Martin Behaim, avec la graphie Lanna.

Le plus ancien document siamois mentionnant le Lan Na est une inscription sur pierre de Chiang Khong, sur le Maekong, datant de 1554.

Il est communément admis que Lan Na signifie « pays du million de rizières ».

Rôle de la géographie

L’histoire du Lan Na est étroitement liée au relief, l’hydrographie, la topographie, bref, à la géographie. C’est un pays de chaînes montagneuses, vallées et cours d’eau; les communications n’y sont pas aisées.

Cela a eu pour conséquence que les premières communautés politiques s’y sont développées sur des territoires restreints : la plaine de Chiang Mai-Lamphun dans la vallée du Haut-Ping, le bassin de Chiang Rai dans la vallée du Kok, la plaine de Lampang dans la vallée du Haut-Wang, celle de Phayao dans la vallée de l’Ing et les bassins de Phrae et Nan.

Les populations étaient concentrées dans ces vallées, où la riziculture était aisée, les montagnes étant peuplées, à faible densité, par les ethnies Lua et Yang produisant le riz d’altitude et les cultures saisonnières.

La topographie rendait les communications inter-régionales difficiles et, de ce fait, chaque cité-Etat ou mueang développait des caractéristiques culturelles (langue, usages, art, etc.) propres.

C’est aussi cette fragmentation géographique qui a freiné, voire empêché, la formation d’un grand empire et d’un pouvoir centralisé.

La communauté de base

La communauté de base et le mode d’organisation de l’Etat et de la sociéte, au Lan Na comme dans le reste de la Thaïlande, est le mueang.

C’est une notion complexe qui englobe à la fois un centre administratif urbain avec ses territoires ruraux, la population qui y vit sous l’autorité d’un souverain, et un système de relations sociales et rituelles s’organisant autour de la culture du riz et se définissant par l’opposition de l’espace « civilisé » à l’espace « non civilisé », représenté par la forêt et la montagne.

Le mueang possède des zones frontière (crêtes montagneuses, lignes de partage des eau, etc.), mais pas de limites clairement définies.

Un grand mueang se subdivise en un certain nombre de mueang plus petits, qui ne sont que la reproduction fidèle des structures politiques, relations sociales et significations rituelles du mueang supérieur.

On a voulu y voir une similitude avec la notion hindouiste de mandala, terme qui vient du sanskrit et signifie cercle, sphère, environnement ou réseau d’allégeances à géométrie variable.

Les bases économiques

Comme dans beaucoup de sociétés asiatiques, le riz constitue la nourriture de base des populations du Lan Na; il s’agit de la variété appelée riz gluant (khao nueng = riz à cuire à la vapeur).

La préparation, l’irrigation et l’exploitation des rizières appartenait aux cultivateurs, alors que leur taxation et administration générale appartenait aux autorités locales ou étatiques.

En termes de propriété et d’usufruit, on distinguait trois types de rizières :

– les rizières royales, exploitées directement par le roi et sa famille;

– les rizières du mueang, rattachées aux fonctionnaires royaux dont elles constituaient les revenus;

– les rizières ordinaires, exploitées par des particuliers.

Toutes ces rizières étaient grevées d’une taxe; seules, les rizières nouvellement défrichées en étaient exemptées pendant quelque temps. Les taxes annuelles étaient calculées en bia, une unité monétaire représentée par un petit coquillage marin oblong appelé kauri, originaire des Maldives.

En termes de culture, on distinguait :

– les rizières irrigables (na), se présentant généralement par groupes de plusieurs terrains contigus, séparés par une petite digue (khan na);

– les rizières d’altitude ou rizières sèches (rai), propres aux régions montagneuses; souvent gagnées sur brûlis et utilisées pour 2-3 récoltes annuelles seulement, elles dépendaient de la pluie et étaient aussi utilisées pour produire du coton, des piments, des légumes et des fruits.

Souvent, rois et nobles faisaient cadeau de rizières, terres cultivées, sujets ou esclaves aux monastères pour assurer leurs moyens de subsistance. Il s’agit d’une vieille tradition du bouddhisme theravada visant à la fois à renforcer la religion et à gagner du mérite personnel.

L’organisation sociale

La société se répartissait en classes, empruntées, semble-t-il, aux Khmers et s’ordonnant de manière pyramidale :

– au sommet le roi et la cour;

– puis la noblesse de cour (chao) ou de robe (khunnang), dont la tâche consistait à enregistrer les sujets libres et à les mettre au travail;

– les seigneurs (nai) ou fonctionnaires royaux, établis dans les mueang périphériques;

– le clergé;

– les sujets libres (phrai ou lek), organisés par groupes et divisions attribués à l’administration civile ou militaire; on distinguait les phrai som, directement soumis à un seigneur, et les phrai luang, soumis au roi;

– le esclaves (that), classés, selon l’origine de leur esclavage, en esclaves pour dettes et descendants d’esclaves (khon ngoen) et esclaves volontaires (khon yin dii). Les esclaves pour dettes étaient majoritaires; ils pouvaient racheter leur liberté en remboursant leur dette. Les esclaves volontaires, eux, s’étaient délibérément voués à une tâche particulière (p.ex. s’occuper de l’entretien d’une image du Bouddha dans un monastère).

Les premiers habitants

Politiquement, le Nord de la Thaïlande s’est très tôt subdivisé en cités-Etats dont la formation a été déterminée par la géographie. Les vallées et estuaires des fleuves ont été leurs berceaux.

Les chroniques mentionnent que les Lua ou Lawa, appelés également Milakkha, auraient été les premiers habitants de la vallée du Ping, où ils seraient arrivés vers l’an 660 ap.JC en provenance du Cambodge, voire de Micronésie. Des agglomérations de peuples môn/khmers, les Khrom ou Khom, se seraient établies, elles, dans la plaine du Kok/Ing à une époque indéterminée.

Ethnie dominante

L’ethnie dominante au Lan Na est celle des Taï Yuan ou Taï Yonok, où leur présence est attestée au XIe siècle. Les chroniques mentionnent cependant des dates de peuplement antérieures. Venus du Yunnan chinois, à leur arrivée ils se seraient mêlés aux autochtones Lua avant de conquérir les territoires des autochtones Khrom.

Les Taï Yuan forment la majorité dans les huit provinces du Nord, à l’exception de la province de Mae Hong Son, faiblement peuplée, où dominent les Shan ou Taï Yai, les Karen et autres peuples dits montagnards.

Les Taï Yuan possèdent leur propre langue et trois écritures, différentes du siamois. La première est la lan na tham; dérivée du môn, elle s’écrivait sans signes de tons. Cette écriture, dont la première expression écrite connue remonte à 1376, a d’abord été utilisée pour les textes sacrés en pali.

La deuxième est la fak kham; dérivée de l’écriture siamoise créée par le roi Ramkhanghaem, elle était utilisée surtour pour les inscriptions sur pierre. Le premier exemple connu date de 1411, le dernier, de 1827.

Il existe enfin la thai nithet ou khom mueang, dérivée, elle, des deux premières et utilisée pour les écrits poétiques profanes.

Il convient de distinguer l’expression Taï, qui désigne les locuteurs d’une langue précise, de l’expression Thaï, qui désigne les citoyens de l’actuelle Thaïlande, à l’exception de quelques groupes particuliers (peuples des montagnes, Malais, etc.).

La démographie

En Asie du Sud-Est, le pouvoir n’était pas basé seulement sur le contrôle et l’administration d’un territoire défini, mais d’abord sur le contrôle et la disponibilité de main-d’oeuvre. Jusqu’au début du XXe siècle, de vastes zones de l’Asie du Sud-Est continentales souffraient d’une constante faiblesse démographique dont les causes sont mal connues.

En ce qui concerne le Siam, ancêtre de l’actuelle Thaïlande, le recensement de 1910-11 donna 8,2 millions d’habitants; une estimation pour l’an 1800 ne dépassait cependant pas les 2-3 millions.

Le Lan Na aussi souffrait d’une constante pénurie de main-d’oeuvre. Les guerres n’étaient donc pas menées principalement pour conquérir des territoires et tuer le plus possible d’ennemis, mais plutôt pour s’assurer le contrôle de populations, déportées par le vainqueur et contraintes à repeupler son territoire.

A ce propos, un traité de stratégie siamois de la fin du XVIIIe s., le « Tamra pichai songkhram » (Manuel des guerres victorieuses) dit: « Lorsque l’on fait des prisonniers, s’il s’agit d’hommes chaque soldat doit s’occuper d’un prisonnier. Il convient de les attacher par un noeud coulant autour du cou. S’il s’agit de femmes, un soldat peut facilement en emporter trois à la fois. »

Au Lan Na, comme au Siam, les prisonniers de guerre n’étaient pas mis en esclavage, mais considérés comme des phrai luang, ou sujets libres soumis au roi.

Les montagnes et l’espace sacré

Dans le Nord de la Thaïlande, traversée par des chaînes de montagnes avec leurs sommets, l’opposition entre nature et culture, telle que décrite plus haut, a été largement dépassée. En effet, la nature occupe une part importante dans la vision du monde que partagent ses habitants, au même titre que la culture, incarnée dans le mueang.

Montagnes et grottes représentent d’importants points de repère dans le symbolisme et la cosmologie bouddhistes. Elles sont le lieu de résidence de divinités et esprits à la fois autochtones, brahmaniques et bouddhistes et leur nature sauvage offre un refuge aux ascètes et chamanes tout en attirant des foules de pèlerins visitant les nombreux temples et monastères qu’elles abritent, ainsi que leurs « moines de la forêt ».

Les chroniques sur feuilles de palmier (tamnan) transcrivent les légendes orales dont les origines remontent à l’époque pré taï et qui ont pour protagonistes montagnes et figures légendaires, ascètes et êtres surnaturels, dieux et démons.

Dans ces chroniques, le Bouddha occupe une position dominante : elles décrivent son voyage légendaire au Lan Na, qu’il aurait entrepris dans l’intention de consacrer le Nord à sa personne au travers d’un héritage de signes (reliques, empreintes de pieds, etc.). Le Bouddha rencontre les autochtones, Lawa, Môn et autres indigènes pré taï, et les persuade de se convertir au bouddhisme. Cette visite rêvée est un événement qui confère au monde un sens et un ordre, et les signes que le Bouddha y laisse, plutôt que des souvenirs, sont les preuves de sa constante présence.

Ses contours et sa masse imposante confèrent à la montagne un pouvoir mystérieux, mais son caractère sacré dépend largement des légendes qui lui sont associées et de sa place dans la tradition culturelle du Nord.

Encore de nous jours, la montagne, ses légendes et croyances contribuent à renforcer l’identité du Nord à travers les pèlerinages, l’ascétisme, le chamanisme et aussi le patronage sans faille que lui réservent ses élites politiques et économiques.

Les sources

Il manquait jusqu’à il y a quelques années une étude d’ensemble de l’histoire du Lan Na en langue non-thaïlandaise. Cette lacune a été comblée avec le livre de Volker GRABOWSKI, en allemand, sur les mouvements de population au Lan Na, paru en 2004, qui contient aussi une introduction consacrée à l’histoire générale.

Avec la traduction récente (2005), en anglais, du livre de Sarasswadii ONGSAKUL, professeure à l’Université de Chiang Mai, paru en thaïlandais en 1986/1996/2001, on dispose d’un ouvrage de base issu de la recherche autochtone.

Cependant, malgré les progrès de la recherche historique, la connaissance des structures politiques et sociales du Lan Na reste à ce jour maigre et incomplète.

Les chroniques sur feuilles de palmier (tamnan) sont encore peu explorées. Des tamnan se trouvent par centaines de milliers dans les bibliothèques des temples; leur conservation constitue un problème non négligeable parce qu’ils y sont exposés à toutes sortes d’atteintes (poussière, pourriture, insectes, feu etc.).

Dans l’ensemble, toutefois, les sources disponibles sont nombreuses et diversifiées et attendent d’être exploitées :

– sources du Nord de la Thaïlande, notamment les chroniques locales sur tamnan. Ces sources, souvent recopiées parce que périssables, couvrent une période qui va des XV-XVIes siècles à 1857 environ. Leur style s’inspire des chroniques bouddhistes du Sri Lanka, notamment le manuscrit Mahavamsa. Il existe aussi des documents sur papier de mûrier (pap sa), pliés en fascicules longs et étroits, moins durables que les manuscrits sur feuilles de palmier.

Il existe aussi des inscriptions sur molasse, bois et métal; on les trouve dans les temples, les ruines et les musées. La source sur pierre la plus ancienne connue à ce jour remonte à 1370 (stèle de Wat Phra Yuen). Pour ce qui concerne la période plus récente, il y a les correspondances administratives entre provinces et avec le gouvernement central de Bangkok.

Il faut enfin mentionner les sources archéologiques et la photo aérienne, l’histoire de l’art et l’histoire orale.

– sources ne provenant pas du Lan Na :

– sources royales siamoises;

– chroniques et décrets royaux birmans;

– sources laotiennes;

– sources chinoises, notamment des annales dynastiques des Ming, avec des datations très précises;

– récits de voyageurs européens, notamment du XIXe s.


Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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