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Le catéchisme sur les murs, introduction/2Les morts et les vivants

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La mort au Moyen Âge

L’un des thèmes récurrents dans la peinture médiévale d’églises est lié à la Mort. La mort et la vie sont étroitement liées au Moyen Âge, et ce lien s’exprime notamment à travers l’appel du memento mori (souviens-toi que tu mourras). 

De tout temps la religion avait rappelé aux fidèles l’idée de la la mort, mais au début ce rappel s’adressait surtout à ceux qui s’étaient retirés du monde ; c’est l’apparition des ordres mendiants et de leur prédication qui popularisèrent la présence constante de la mort auprès de l’homme médiéval .

Fondés sur l’idéal de la pauvreté, les ordres mendiants naquirent aux XIIe et XIIIe siècles, parallèlement à l’essor des villes. Prêcheurs et missionnaires, augustiniens, dominicains, franciscains et carmes marquèrent en profondeur la vie spirituelle au Moyen Âge.

A la prédication s’adjoignit sous différentes formes la représentation iconographique de la mort ; dans sa forme picturale, elle s’intégra alors au catéchisme sur les murs d’églises dans le souci de renforcer chez les fidèles, en leur présentant une imagerie populaire, leur attachement à la religion et à ses préceptes.

L’image mentale principale rappelait sans cesse le côté éphémère de la vie, chacun côtoiant la Mort à tout moment; cela équivalait à une condamnation de la vanité, de l’attachement aux biens matériels et aux honneurs. L’égalité des humains devant la mort se traduisit dans les images de la « danse macabre » présentant la Mort sous l’aspect d’un ou plusieurs squelettes dansants, parfois drapés, parfois pourvus d’instruments de musique, pouvant frapper tout un chacun à tout moment. La Mort est également représentée sous l’aspect des quatre Cavaliers de l’Apocalypse renversant les humains.

En tant que thème artistique populaire, les danses macabres apparurent vers la fin et au-delà du Moyen Âge (XIVe au XVIIe siècle). La première peinture murale d’une danse macabre semble avoir été créée en 1424, à Paris (Cimetière des Innocent) , dans un climat de calamités collectives (guerres, famines, épidémies).

Le triomphe de la Mort

C’est entre le XIVe et le XVIe siècle  – notamment au XVe –   que les Européens ont été confrontés à une présence constante de la mort dans leur vie quotidienne, au point que les images représentant son triomphe se multipliaient partout. Les pestes et les guerres (p.ex. la guerre de Cent Ans) décimaient la population qui, entre 1350 et 1450, allait être réduite de moitié dans la plus grande partie de l’Europe. Par conséquent, l’Eglise faisait de la préparation à la mort un sujet de réflexion très important. L’art de cette époque en est fortement marqué, qu’il s’agisse de poèmes (François Villon, Ballade des Dames du temps jadis, 1460-61), de romans (Giovanni Boccaccio, Decameron, 1349-53), de jeux scéniques dans les églises, de peintures et fresques (Giacomo Borlone, 1485; Pieter Brueghel l’Ancien, 1562) ou de sculptures.



Outre les danses macabres, les peintures médiévales que l’on retrouve dans les églises abordent le thème de la mort et de la vie également sous la forme d’exhortations, en recourant à des légendes ou des paraboles mettant en scène les morts en tant que personnages secourables (Les Morts reconnaissants) ou prônant la vanité des choses de ce monde (Les Trois morts et les Trois vifs), voire en tant que rappel moral (Le Riche glouton et le pauvre Lazare) .

L’homme médiéval devait avoir constamment à l’esprit les quatre fins dernières, à savoir la mort, le jugement divin et ses suites, enfer ou paradis. L’église elle-même représentait la mort par deux extrêmes : la conscience de la brièveté des choses de ce monde et le souci du salut de l’âme.

Il s’ensuit qu’avec la vie et la Passion du Christ et la vie de Marie, les thèmes liés aux quatre fins dernières et aux diverses représentations de la mort  – St. Christophe, dont l’invocation évitait la mort sans la possibilité d’un repentir, le Jugement dernier avec ses béatitudes paradisiaques et ses tourments infernaux, les vies exemplaires des saints –  sont les sources principales d’inspiration des auteurs de peintures médiévales.



Danses macabres

Une danse macabre consiste dans la mise en scène d’humains des deux sexes, de tous âges et de toutes conditions confrontés à la mort, dans un rappel de l’égalité de tous face à ce phénomène auquel nul n’échappe.

Selon les chercheurs, la première peinture représentant une Danse macabre est apparue vers 1424 sur les murs du charnier du Cimetière des Innocents, à Paris. C’est l’assassinat en 1407 de Louis d’Orléans, frère du Roi Charles VI, qui serait à l’origine de cette peinture, oeuvre du peintre Jean d’Orléans et du poète Jean de Gerson, qui en aurait écrit les sentences moralisatrices.

Comme ce sera désormais la règle, la Danse met en scène la Mort sollicitant des personnages, religieux et laïcs, jeunes et vieux, nobles et roturiers à la suivre. On note au début l’absence des femmes, qui ne viendront peupler les danses macabres que dans le courant du XVIe siècle.

 Le procédé de l’imprimerie (Gutenberg, Mayence, dès 1450) permet une diffusion plus rapide et massive de documents écrits ou dessinés (p.ex. l’édition de Lerouge de la Danse macabre de Paris, en 1531) et favorise fortement la connaissance des danses macabres en Europe.

Pourquoi les danses macabres ? L’une des raisons principales, donnant au rappel constant de la mort un aspect très concret, réside dans l’insécurité qui accompagne les hommes dans leur vie quotidienne. Les guerres et les famines sont fréquentes, la peste fait sa réapparition en 1347, à Messine puis à Marseille. Elle se répand rapidement dans toute l’Europe. Ayant pris la forme pulmonaire, elle rafle environ la moitié de la population européenne. Les conséquences économiques sont importantes, la production est désorganisée, les champs restent en friche et la main-d’oeuvre se raréfie, l’inflation est à la hausse. Les populations se tournent vers la foi, l’église organise des pèlerinages, les danses macabres rappellent à tous l’inéluctabilité de la mort qui frappe de façon aveugle.

Parmi les danses macabres les plus célèbres de Suisse on compte celle de Berne, réalisée par l’artiste, poète et homme d’Etat Niklaus Manuel Deutsch entre 1516 et 1519, peu avant la Réforme protestante, sur un mur du couvent des Dominicains. En 1649, une dizaine d’années avant qu’en raison de l’élargissement d’une route le mur et les peintures soient détruits, un peintre alsacien, Albrecht Kauw, résidant à Berne, avait eu l’idée de copier les peintures à la gouache, ainsi que les commentaires en vers les accompagnant. Ces copies sont actuellement visibles au Musée d’histoire de Berne.

Une autre danse macabre, considérée la plus ancienne de l’espace germanophone, subit le même sort que celle de Berne. Il s’agit de la Mort de Bâle, peinte vers 1440, probablement par Konrad Witz, sur un mur du cimetière du couvent des Dominicains. Ayant survécu aux iconoclastes protestants en 1529, le mur et les peintures furent néanmoins démolis en 1805. Cependant, le peintre Johann Rudolf Feyerabend avait réalisé au préalable une copie des images et des vers les accompagnant. Certaines images originales purent être sauvées lors de la démolition et se trouvent actuellement exposées au Musée d’histoire de Bâle.

On trouve dans presque toute l’Europe de nombreuses représentations peintes de Danses macabres. Nous en présentons trois se situant, l’une dans une église abritant aussi un ossuaire (Loèche-Ville/Leuk-Stadt en Valais), la  deuxième dans un ancien ossuaire (Hasle, Lucerne) et la troisième dans un ossuaire à Coglio (Tessin). Contrairement à celles de Bâle et Berne, les femmes sont absentes de ces trois dernières.





Ossuaires

Outre les peintures, qui s’étendront sur plusieurs siècles, le memento mori prend aussi la forme d’ossuaires, réunissant les ossements de défunts offerts à la vue des paroissiens. On a voulu y voir la représentation de la justice divine qui réunit tous les humains dans l’égalité de la mort, indépendamment de la place qu’ils ont occupée de leur vivant.

La plupart de ces ossuaires ont été supprimés, mais il en reste encore quelques uns, dont celui de Leuk-Stadt/Loèche-Ville (Valais).



Les Trois Morts et les Trois Vifs

La légende du « Dit des Trois Morts et des Trois Vifs » représente, sous forme de peinture, de manuscrits ou sous d’autres formes, trois cadavres s’adressant à trois jeunes gens de condition noble,  piétons ou cavaliers, richement habillés, souvent en train de chasser. Les cadavres n’apparaissent pas comme la Mort en soi, mais agissent plutôt comme avertisseurs d’une décomposition, d’une déchéance à venir dans un futur plus ou moins lointain. Les morts s’adressent aux jeunes gens en leur faisant part de leurs propres pêchés, qu’ils ont en train d’expier, et en les exhortant à renoncer à leur vie hautaine et consacrée à la jouissance, ainsi qu’à mener une vie pieuse et à se repentir, selon le dicton « Tel je fus comme tu es, et tel que je suis tu seras / Richesse, honneur et pouvoir sont dépourvus de valeur au moment de votre trépas« .

Ce dicton, que l’on retrouve sur pratiquement toutes les peintures, semble être originaire d’Orient (Arabie, Inde) et être apparu en 580 apJC chez le poète irakien Adi ben Zayd.

En Europe, ce thème se retrouve en premier autour du XIVe siècle à Pise (Campo Santo), sous le titre de Legenda famosa dei tre morti e dei tre vivi. Des fresques le représentant sont répandues dans toute l’Europe (Danemark, France, Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Italie, Angleterre, Irlande).

En Suisse, les peintures des Trois morts et des Trois vifs sont rares : on en trouve dans les églises d’Orbe (Vaud), de Kirchbühl (Lucerne) et de Breil/Brigels (Grisons).

« Danses macabres » et « Trois Morts et Trois Vifs » présentent une rencontre entre morts et vivants, ainsi qu’une division en classes sociales; la différence réside dans le fait que dans les Danses, le temps de la repentance est passé tandis que dans la Légende, les vivants peuvent encore faire acte de contrition. 



Les Morts reconnaissants

La légende appelée « Les Morts reconnaissants », recueillie semble-t-il vers 1200, à Königswinter, en Allemagne, par le moine Caesarius von Heisterbach, raconte qu’un chevalier avait pris l’habitude de prier pour l’âme des défunts dans les cimetières. Un jour, il fut poursuivi par des hommes armés qui en voulaient à sa vie. Il se réfugia alors dans un cimetière où des morts en armes sortirent de leurs tombes et se portèrent à son secours en chassant ses ennemis.

La même légende a été retrouvée à Baar, en Suisse, où elle raconte l’histoire d’un citoyen qui priait régulièrement pour les âmes des défunts. Lorsque trois brigands voulurent s’en prendre à lui il se réfugia dans l’ossuaire de la chapelle Sainte Anne et se mit à prier Dieu : « Oh hel et mir die Mörder fassen, sollt ich durch sie mein Leben lassen stecht u Gottes nammen und tribt die Mörder vo dannen » (Seigneur aidez-moi à arrêter les assassins qui en veulent à ma vie, en votre nom chassez-les d’ici »). Lorsque les brigands voulurent se saisir du citoyen les tombeaux s’ouvrirent et une multitude de morts armés chassèrent les assassins. Une fresque peinte sur la paroi extérieure de la chapelle, dont l’auteur est vraisemblablement Oswald Müller (1544-1577), rappelle cet épisode. On trouve une autre représentation de ce thème dans l’église St Arbogast de Muttenz (Bâle-Campagne).

Des légendes semblables ont été retrouvées en Islande, Allemagne, Autriche et en Angleterre.

L’aide apportée par les morts semble répondre à la gratitude ressentie par eux pour les prières faites à leur intention par les vivants, ces prières étant destinées à aider les défunts à raccourcir leur séjour au purgatoire.



Le Riche glouton et le pauvre Lazare

La paroi extérieure de la chapelle Sainte Anne à Baar (Zoug) présente aussi une fresque retraçant la parabole d’origine biblique (Jésus cité dans l’Evangile de Luc) du « Riche glouton et du pauvre Lazare ».

Le lien avec la Mort renvoie d’une part au Jugement dernier : son absence d’amour du prochain vaudra au riche glouton de finir dans les flammes de l’enfer alors que l’homme charitable ayant aidé le pauvre Lazare accèdera au Paradis.

D’autre part, la fresque se trouvait au-dessus de l’ouverture où anciennement s’entassaient les ossements des défunts; le passant qui déambulait par là pouvait y voir un rappel du côté éphémère de la vie.



 

Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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