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Le catéchisme sur les murs, introduction/4Jugement dernier, enfer, gueule d'enfer, diable

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Les peintures des murs d’églises

Les peintures murales sont le centre d’intérêt de notre série d’articles « Le catéchisme sur les murs » ; plus précisément, nous nous intéressons aux peintures médiévales, sur une période allant dans les grandes lignes de la chute de l’Empire romain d’Occident (conventionnellement située au moment de l’abdication de l’empereur Romulus Augustulus, le 4 septembre 476) à la fin de l’Empire romain d’Orient (située au moment de la chute de Constantinople en 1453). 

La présente suite d’articles introductifs sert de mise en contexte à cette série, qui s’attache à montrer, souvent sous la forme d’articles thématiques ou historiques, quelques églises suisses, italiennes et françaises possédant des peintures murales médiévales.

Articles introductifs

1. Le christianisme et l’art. Pour ou contre l’image ? La Bible des pauvres 

2. Les Morts et les Vivants 

3. Saint Christophe, le Christ du Dimanche

4. Le Jugement Dernier, l’Enfer, la Gueule d’enfer, le Diable 

5. Le Purgatoire, le Paradis, les Anges


Le Jugement dernier

Parmi les peintures médiévales d’églises, le thème du Jugement dernier est sans conteste l’un des plus fréquents.

Il représente la pesée des âmes lors du retour sur terre du Christ, à la fin des temps, pour juger les vivants et les morts. Assis sur un trône, dans une mandorle portée par deux anges, aidé par l’archange Michel muni d’un glaive et d’une balance, le Christ assiste à la résurrection des morts pour séparer les élus des damnés.

Dans l’iconographie, la résurrection se manifeste par l’apparition de défunts soulevant le couvercle d’un sarcophage ou surgissant du sol; leurs âmes sont soit restaurées par la grâce et jouissent de la béatitude, soit précipitées en enfer pour purger leur peine éternelle.

Rares dans l’art carolingien, les images du Jugement Dernier se développent à partir du XIe siècle et s’inscrivent visuellement pour le chrétien dans les peintures d’église.

Le Jugement Dernier se fonde sur un ensemble de textes bibliques (Livre de la Genèse, Livre des Prophètes, l’Apocalypse), mais surtout sur l’Evangile selon Matthieu (25:31-46)  :

« Lorsque le Fils de l’Homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur son trône glorieux. Toutes les nations seront rassemblées devant lui. Il séparera les uns des autres comme le berger sépare les moutons et les chèvres : il mettra les moutons à sa droite et les chèvres à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; héritez le royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde (…) Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : allez vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges (…) et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes, à la vie éternelle. »

Une autre source se trouve dans l’Apocalypse de Jean : 

« Puis je vis un grand trône blanc, et celui qui y était assis. La terre et le ciel s’enfuirent de devant sa face, et leur place ne se retrouva plus. Je vis aussi les morts, grands et petits, qui se tenaient devant Dieu ; et les livres furent ouverts. On ouvrit aussi un autre livre, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d’après ce qui était écrit dans les livres. »

On trouve cette notion également dans le Crédo de Saint Athanase, cité par l’évêque d’Arles Césaire au VIe siècle :

«Et ceux qui auront fait le bien iront à la vie éternelle ; mais ceux qui auront fait le mal, au feu éternel.»

Rappelons que selon le théologien Abélard (1052-1142), il faut distinguer le Jugement individuel du Jugement dernier : le premier a lieu après la mort et concerne l’âme, tandis que le second se passe lors du retour du Christ, avec la résurrection des corps.

Lors de sa seconde venue sur terre dénommée parousie (du grec parousia = présence) et la fin des temps le Christ procède ainsi à un jugement divin définitif, qui marque le triomphe sur les injustices commises par les hommes en pensée, en actes et en paroles.

Le Christ jugeant est représenté par la figure en buste du Christ pantocrator (du grec = tout puissant), à savoir le Christ en gloire. 

Sa représentation iconographique montre un Christ adulte, barbu, avec les cheveux longs, tenant le livre des Saintes écritures dans sa main gauche et levant la main droite dans un geste d’enseignement; elle est originaire de l’art byzantin et s’est popularisée avec les artistes orthodoxes grecs réfugiés en Occident après la chute de Costantinople (1453). La plus ancienne représentation du Christ pantocrator date du VIe siècle et se trouve au Monastère Sainte-Catherine du Sinaï.

Une autre figure du Christ en gloire est celle du Christ en majesté, privilégiée par le christianisme occidental : elle Le montre, debout ou assis sur un trône, au centre d’une mandorle. 

Au Jugement dernier se rattachent les notions d’enfer, de gueule d’enfer, de paradis, parfois de purgatoire ; de même, on y trouve représentés les anges et le diable.


Eglise Sta Maria, Reutigen/Berne : séquence complète du Jugement Dernier, 2e quart du XVe siècle

Au milieu, le Christ entouré d’une bande de nuages et d’anges sonneurs de chalémies; à sa droite, la Vierge Marie intercède en faveur des âmes sauvées qui, à ses pieds, ressuscitent de la terre. Plus à gauche, se trouve l’archange Michel muni d’une balance pour la pesée des âmes et d’une épée pour chasser les démons qui cherchent à lui soustraire des âmes. Plus à gauche encore on voit Saint Pierre qui, à l’aide de sa clef, ouvre la porte d’entrée du Paradis; au-dessus de la porte, trois anges jouent de la musique pour accueillir les bienheureux. A la gauche du Christ, on aperçoit Saint Jean Baptiste dans sa fonction d’intercesseur; au-dessus de lui, des diablotins chassent les âmes des damnés vers le chaudron infernal et la Gueule d’enfer, déjà remplis d’âmes qu’accueillent plusieurs diables d’aspects variés. 


Diverses représentations de Jugements derniers


L’enfer

L’expression vient du latin (infernus, adj. = partie basse).

Les premiers chrétiens connaissaient l’expression « enfer » désignant les limbes (du latin = marge, bord), lieu où les enfants morts sans baptême et les âmes décédées avant l’arrivée du Christ attendaient leur rédemption ; cette expression se retrouve dans le Symbole des Apôtres ou Crédo, qui mentionne la descente du Christ aux Enfers après sa résurrection.

On a aussi appelé « enfer » le purgatoire, lieu auquel accédaient après leur mort les auteurs de pêchés mineurs pour y passer une période de purgation.

L’acception finale du terme est celle d’un lieu de pénitence qui attend les âmes de ceux qui pendant leur vie ont commis des pêchés sans s’en repentir ; ce lieu est placé sous l’autorité de Satan (diable, démon, malin, belzébuth, lucifer) aidé des autres anges déchus.

Dans les Evangiles, Jésus parle du « châtiment éternel », ainsi que du « feu éternel, le feu de la Géhenne » ; l’enfer est évoqué aussi dans l’Ancien Testament (Genèse, Jérémie), ainsi que dans le Nouveau (Matthieu, Luc, Actes des Apôtres, Lettre aux Corinthiens, Apocalypse).

L’expression Géhenne, symbole de l’enfer, provient de la vallée de Gehinnon ou Hinnom, située près de la vieille ville de Jérusalem ; après sa transformation en décharge publique par le roi Josias (639-609 avJC), on y entretenait un brasier permanent pour brûler toutes sortes de déchets. C’est ainsi que Géhenne devint le symbole du « feu éternel » qui attend les pêcheurs impénitents.

Sur le plan iconographique, l’enfer apparaît généralement comme un lieu caractérisé par un lac ou fleuve de feu ; on y entre par une gueule d’enfer et on y trouve des chaudrons et des supplices divers. Les damnés sont malmenés par des hordes de démons, selon les pêchés commis de leur vivant ; les diables ont l’aspect caprin ou de dragons ailés, sont armés de fourches, piques et autres instruments de torture. Souvent, ils jouent d’instruments de musique appelés hauts, au son puissant (trompes, flûtes, hautbois, clarinettes et chalemies, cornemuses) par opposition aux instruments bas, au son plus doux (notamment cordophones) qui sont l’apanage des anges du Paradis.

L’enfer est toujours situé dans les parties inférieures des peintures, à la gauche du Christ ; mais plus qu’une expression géographique, l’enfer est un état de l’esprit dont pâtissent les damnés, séparés de Dieu qu’ils ont rejeté par leurs actes et pensées.

Les pestes du Moyen Age, notamment la peste noire de 1348 avec son désastre démographique, ont renforcé le discours de l’Eglise sur l’enfer ; il en est de même du schisme protestant du début du XVIe siècle qui a eu pour conséquence un durcissement de la doctrine catholique.

L’une des plus originales et précises descriptions de l’enfer se trouve dans l’oeuvre du poète florentin Dante Alighieri (1265-1321), la Divina Commedia (Divine Comédie). Après un constat d’égarement (Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura ché la diritta via era smarrita = au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai dans une sombre forêt car la route droite était perdue), en compagnie du poète latin Virgile Dante parcourt les trois lieux qui accueillent les âmes des défunts : l’enfer, le purgatoire et le paradis

L’enfer y est décrit comme un gouffre situé sous Jérusalem, auquel on accède par une porte portant l’inscription « lasciate ogni speranza o voi ch’entrate » (abandonnez tout espoir ô vous qui entrez) ; après le passage du fleuve Achéron sur une barque conduite par Charon, on entre dans l’enfer proprement dit. Là, le roi crétois Minos distribue les damnés dans neuf cercles pour y être punis selon les pêchés commis. Le poète et son compagnon parcourent successivement ces cercles et y rencontrent les luxurieux, gourmands, avares, colériques, hérétiques, violents, suicidés, blasphémateurs, sodomites, rusés, trompeurs, flatteurs, adulateurs, ruffians et séducteurs, simoniaques, devins, sorciers, concussionnaires, prévaricateurs, hypocrites, voleurs, conseillers, fraudeurs, semeurs de scandales et de schisme, alchimistes, traîtres, bref, toute la gamme immorale de l’époque. Au fond du gouffre se trouve l’ange déchu Lucifer, avec ses trois bouches infernales dévorant Judas, Brutus et Cassius, selon Dante les trois plus grands criminels que l’histoire ait connus.


Sandro Botticelli (1445-1510), peintre florentin, « Carte de l’enfer », illustration d’un manuscrit de la Divine Comédie, 1485-95


Après la Réforme protestante du XVIe siècle et la Contre-Réforme catholique, le combat qui s’engagea entre les deux églises comportait aussi un échange d’images de dénigrement faisant appel à l’enfer. En réponse à des gravures anti-catholiques montrant l’entrée de l’Eglise romaine en enfer, le peintre néerlandais Egbert van Heemskerk le Jeune, établi à Londres, proche du parti catholique de Jacques Stuart, créa vers 1700-10 deux tableaux mettant en scène Luther et Calvin en enfer; les deux principaux réformateurs protestants semblent s’y sentir très à l’aise.



La Gueule d’Enfer

Située à l’opposé de la Porte du Paradis, cette porte est l’un des symboles les plus couramment utilisés dans l’iconographie médiévale pour représenter l’entrée en Enfer des âmes damnées.

La Gueule, généralement dotée de mâchoires géantes, se présente comme une tête mêlant traits humains et zoomorphes. 

Chronologiquement, la représentation de la Gueule remonte au Xe siècle et se répand à partir du XIIe pour durer jusqu’à l’époque pré-moderne.

Il semblerait qu’elle soit d’origine anglo-saxonne et soit née d’abord dans des manuscrits pour ensuite se diffuser dans les enluminures et gagner les peintures d’églises au XIIe.

D’où les artistes se sont-ils inspirés pour représenter la Gueule d’Enfer ? Selon toute vraisemblance, ils ont trouvé leurs modèles dans les mythologies païennes et dans les images imaginaires des encyclopédistes médiévaux.

Parfois, la Gueule d’Enfer, créature hybride, emprunte ses traits au lion, figure ambivalente se présentant à la fois comme symbole de l’évangéliste Marc et comme métaphore du mal. D’autres Gueules rappellent des serpents ou reptiles, poissons et animaux marins s’apparentant au monstres des abysses et des surfaces (monstres, dragons, crocodiles, sirènes, pieuvres géantes, baleines).

La référence littéraire à un enfer pourvu d’une gueule remonte à l’Enéïde de Virgile (237-242 avJC), à l’Ancien Testament (Livre de Job, Isaïe), à Isidore de Séville (560-636) entre autres.

Elle se développe en associations inédites telles que la Gueule-cité en association avec la Cité infernale, la Gueule-chaudron, surtout au XIII avec la représentation de la marmite des damnés, la Gueule vue de face.


Enfers avec Gueules d’enfer.


Enfers sans Gueules d’enfer.


Le Diable

Selon la Bible, Dieu aurait créé un chef des anges puissant, intelligent et beau appelé Lucifer (du latin lucifer, adj = lumineux). Par orgueil, cet ange se serait rebellé contre son créateur qui l’aurait déchu et fait chuter en enfer (Isaïe, Ezéchiel). Devenu le Diable ou Satan, roi des démons (anges rebelles déchus en même temps que lui), Lucifer est le symbole du Mal, ennemi des hommes et de Dieu.

Seigneur de l’enfer, il accueille les âmes damnées dans son royaume et leur inflige les tourments punissant leur absence de repentir.

En même temps, Satan poursuit une stratégie visant à enrôler l’humanité dans la même attitude qu’il avait assumée envers Dieu, celle du défi et de l’autonomie par rapport au divin. C’est de cette manière que le Diable diffuse le Mal dans le monde.

« On nous dit Diable et nous voyons un démon ricanant et cornu (…) » Cette expression de Denis de Rougemont dans « La part du Diable » reflète bien la vision conventionnelle du Diable qui fut et reste celle de nombreux chrétiens. D’où vient-elle ?

En effet, sur le plan iconographique, le Diable de l’enfer est représenté comme une figure souvent ailée, de couleur généralement noire, rouge ou verdâtre, portant des cornes de bouc et des sabots fendus. Par ailleurs, en tant que porteur du Mal dans le monde, il peut être séducteur, représenter la tentation et revêtir à peu près n’importe quel aspect, y compris humain.

Pour en revenir au diable infernal, on suppose que ses contours ont été dessinés à partir d’influences classiques. Après la diffusion du christianisme au Proche-Orient et dans le monde romain en général, les adeptes de la nouvelle religion ont rejeté les dieux païens. Parmi ceux-ci se trouvait le dieu de la nature Pan, mi chèvre, mi homme, qui, dans une version négative, aurait été l’archétype de la figure de Satan. Il fut successivement muni d’ailes rappelant son statut d’ange déchu, d’une queue (de vache, de chien, de dragon) et d’autres attributs sortis de l’imagination des artistes. Cette iconographie est née à partir du IXe siècle et s’est développée au XIe.

Satan, roi de l’enfer, est assisté, on l’a vu, par une cohorte de démons mineurs qui s’occupent des damnés tombés en leur pouvoir ; cependant, il se distingue des démons ordinaires par sa taille plus grande et aussi par ses crocs proéminents, parfois par le nombre de gueules qui prolifèrent sur son corps.



Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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