Arts | Asie centrale

Aspects de la culture hellénistique/3Architecture et patrimoine artistique d'Aï Khanoum

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Architecture et patrimoine artistique d’Aï Khanoum

Le Palais faisait d’Aï Khnoum une ville royale; il fut conçu selon des modèles architecturaux perses, mais contenait de nombreux éléments grecs (colonnes et chapiteaux corinthiens, antéfixes). Ses murs étaient en briques, son toit plat. L’accès au Palais passait par une porte monumentale qui ouvrait sur une grande cour, avec un péristyle de style rhodien et l’un des côtés constitué par une haute colonnade de 108 colonnes en pierre munies de chapiteaux corinthiens; ces chapiteaux et colonnes, ainsi que les antéfixes à palmette et les tuiles servant d’ornement aux bordures du toit représentaient l’habillage à la grecque du Palais. Dans son enceinte, le palais réunissait un ensemble de couloirs, cours et bâtiments groupés selon leur fonction administrative, résidentielle ou économique; on y trouvait en outre une salle du trône, des salles de réception, des bureaux, des bains, une trésorerie et une cour avec 60 colonnes doriques. Dans la trésorerie du Palais, outre des pièces de monnaie, des lingots d’or, des cruches et vases, fut découverte une plaque importée d’Inde, représentant probablement le mythe de Shakuntala (mère de l’empereur universel Bharata, lui-même descendant d’Indra);. Cette pièce unique, faisant probablement partie du butin ramené par Eucratide Ier lors d’une campagne en Inde, est un exemple d’art ancien, dont le style s’est perdu dans son pays d’origine.

Dans trois temples à l’architecture d’inspiration orientale on a découvert des modelages de divinités d’Asie centrale et des représentations de Cybèle, divinité phrygienne vénérée en Grèce et à Rome. Dans le Temple principal de la ville, dit Temple à niches indentées, le culte semble avoir avoir été consacré à une divinité syncrétique Zeus-Mithra; Mithra est une très ancienne divinité indo-iranienne, dont le culte fut repris par Rome aux II et IIIe s.

L’art d’Aï Khanoum révèle une quadruple influence indo-perse et gréco-romaine; parmi les objets retrouvés dans le Temple, on relève p. ex. : 1) en style gréco-romain, une statuette d’Héraclès, un visage en argile crue, modelé, à la grecque, sur armature de bois ou de plomb; 2) en style oriental, une figurine féminine en os et un croissant orné d’une tête humaine (bronze et cuivre); 3) en style syncrétique, une plaque de Cybèle en argent doré : cette plaque montre la déesse Cybèle sur un char attelé de lions et mené par une Victoire; deux prêtres officient devant un autel, sous un buste d’Hélios. La plaque présente à la fois des motifs grecs (allégories, drapés des vêtements) et orientaux (motifs à plat, vues de face et de profil juxtaposées). Les statues de grande taille étaient acrolithes, avec les parties visibles en pierre, les autres étant en bois. Certaines figurines en os ou en terre cuite reflètent des traditions orientales et sont le produit de l’artisanat local.

Des inscriptions en grec trouvées sur le site prouvent que l’utilisation de la langue grecque et  la culture véhiculée par cette langue durèrent jusqu’à la disparition de la cité.

La pratique du bouddhisme à Aï Khanoum reste une question ouverte; il est cependant vraisemblable que des moines bouddhistes aient atteint la cité dans le sillage des caravanes et s’y soient imprégnés de culture gréco-romaine; on retrouva dans le Temple à niches indentées une série de coupelles de pyxides grecques en schiste, considérées les ancêtres directs des reliquaires bouddhistes. A l’extrémité Sud-Ouest de l’Acropole se trouvait une plate-forme à degrés consacrée vraisemblablement à un culte iranien.

Selon une inscription retrouvée au Gymnase, ce dernier était placé sous la double protection Hermès et d’Héraclès; la partie réservée à l’enseignement, l’une des plus grandes de l’Antiquité, formait une cour de 10’000 m carrés entourée d’une rangée de locaux. Au plan de l’art, le gymnase révéla divers objets de style gréco-romain, p. ex. : un cadran solaire hémisphérique, en calcaire; un pilier hermaïque (surmonté d’un buste) représentant une figure de vieillard (philosophe ?); une statue d’Héraclès en bronze.

La Nécropole, située hors les murs, accueillait les tombeaux des défunts, placés dans des caveaux pour les plus aisés; leurs ossements étaient recueillis dans des jarres portant leurs noms. Les personnages importants étaient ensevelis à la grecque, à l’intérieur de la ville, dans un emplacement en vue; les noms de certains d’entre eux sont connus grâce à une inscription en grec commémorant le passage en ville du philosophe Cléarque, disciple d’Aristote. Dans la nécropole, les archéologues ont mis à jour, entre autres objets, une stèle funéraire de style grec, en calcaire, représentant un éphèbe. Cléarque avait fait don à la ville d’un code moral et civique, gravé sur une stèle dressée sur la tombe du notable Kinéas; 150 maximes delphiques, soit la quintessence des vertus de l’homme grec, remises par les sept sages à Apollon en son sanctuaire de Delphes, étaient gravées sur cette stèle.

D’autres inscriptions, de trésorerie, de dédicaces, d’épigrammes funéraires, de vers, etc. témoignent de la persistance de l’utilisation du grec à travers le temps.

Le Théâtre est le plus oriental du monde grec qui ait été découvert; muni de gradins offrant entre 4 et 6000 places, il permettait aux citoyens de se réunir et se substituait ainsi à l’agora; la présence de loges à mi-pente, où l’élite pouvait se montrer au peuple, indique une influence orientale. On y représentait vraisemblablement, à la manière grecque, des spectacles de mimes, des tragédies et des comédies.

Les archéologues ont également identifié une quarantaine de maisons d’habitation patriciennes, construites selon un modèle oriental, mais pourvues d’attributs tels que décorations, salles de bain, etc. révélant l’influence hellène; dans l’une des maisons fut découverte une belle mosaïque à galets, d’un modèle hellène en voie de disparition en Méditerranée à cette époque.

Près du fleuve se trouvait une fontaine, dite Fontaine de l’Oxus, décorée d’une jolie gargouille en pierre, de style grec, en forme de masque de théâtre.

Après sa destruction par les Saces, en 145 av.JC, le site d’Aï Khanoum ne fut plus reconstruit ni occupé. Les objets retrouvés lors des fouilles de 1964-78 furent déposés au Musée national de Kaboul et au Musée Guimet à Paris; les guerres ayant favorisé le pillage massif du site on peut supposer que de nombreux objets retrouvés par des pillards soient actuellement entreposées dans des collections privées.

Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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