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Les Q’ero, descendants des Inka/3Tissage, filage, habillement

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Ces articles relatent l’histoire d’un tissu péruvien de la région de Q’ero, acheté par l’auteur, avec d’autres tissus, lors d’une expédition organisée il y a plus de vingt ans.

Un premier article donne quelques informations sur Q’ero et ses habitants; un second article présente un extrait du journal de l’auteur et un troisième article traite de l’habillement, du tissage/filage et de sa signification dans le contexte de la société qui l’a produit.


La signification du tissage

A Q’ero, le tissage fait partie de la vie quotidienne; pratiqué par tous les hommes et femmes de la communauté, il n’est pas réservé à des artisans spécialisés. Les familles tissent pour satisfaire leurs besoins en habillement ou pour produire un certain nombre d’articles d’usage quotidien; la laine d’alpacas et de lamas, parfois de moutons, leur sert de matière première et le tissage se fait sur des métiers et selon des techniques traditionnels.

Tisser demande beaucoup de temps, mais dans l’économie de subsistance des Q’ero, le temps n’a pas la même valeur que dans les économies monétaires; l’investissement-temps consenti par les tisserands a toujours un but précis non marchand : produire un tissu, ou un autre article, pour un membre de la famille, un être aimé ou en vue d’une fête annuelle.

Les enfants apprennent à tisser dès leur jeune âge, par l’observation des activités de leurs parents et la pratique personnelle, commencée, à l’âge de six ans, dès leur accession aux travaux du ménage.

La mise sur le métier d’un nouveau tissage est toujours précédée d’une offrande à la Pachamama ou Mère Terre, à base de bière de maïs ou feuilles de coca.

A Q’ero, la tradition du tissage remonte à l’époque pré-hispanique d’avant le XVIe siècle et probablement même à l’époque préincaïque, la population, à l’instar de nombreuses ethnies andines, ayant été soumise par les Incas conquérants. Cela n’empêche pas les Q’ero de se considérer de nos jours leurs seuls vrais héritiers.

Habillement

Les Q’ero portent toujours l’habillement traditionnel, dont certains éléments remontent aux Incas alors que d’autres sont d’inspiration coloniale hispanique. Si certains habits sont confectionnés à partir de tissus achetés au marché, la plupart sont produits par les Q’ero eux-mêmes avec la laine de leurs troupeaux.

La lliqlla ou châle féminin est la pièce d’habillement la plus connue et la plus chargée symboliquement; elle est d’origine incaïque, même si les dessins ont changé. Une lliqlla possède plusieurs usages : se couvrir le haut du corps, transporter de jeunes enfants ou des marchandises, se parer d’un élément décoratif lors de festivités. Couvrant le haut du torse, elle est attachée sur le devant au moyen d’une grosse épingle. Selon la température ambiante, une femme peut en porter deux ou même trois/quatre à la fois. Les châles sont tissés à partir de la laine des alpacas; ils consistent en deux panneaux rectangulaires joints par un point de couture. Ils présentent généralement des bandes latérales rouges non décorées sur chacun des panneaux, ainsi qu’une surface centrale noire, également non décorée. Chaque côté de cette surface est garni de bandes ornementales portant des motifs convenus; ces bandes sont à leur tour flanquées de bandes décoratives plus étroites, souvent à couleurs et dessins de contraste. Les lliqllas anciennes présentent des surfaces noires larges et ont été teintes avec des couleurs naturelles. Sur les plus récentes, les bandes ornementales prennent plus de place, jusqu’à la quasi disparition des surfaces noires; elles sont teintes au moyen de couleurs chimiques.

Le poncho est une sorte de manteau sans manches, aux origines incaïques, porté par les hommes. A Q’ero il en existe deux versions : unie ou décorée (pallay poncho). Un poncho consiste en deux panneaux de tissu rectangulaires, joints par une couture laissant au milieu une ouverture pour la tête.

Toujours portée à Q’ero alors qu’elle tend à disparaître dans le reste des Andes, l’unku est une tunique pré-hispanique. De couleur généralement noire, elle est produite à partir de deux panneaux pliés et cousus, munis d’une ouverture pour la tête et de deux ouvertures pour les bras. Sur les côtés, les manches et l’encolure, un unku porte généralement une bordure décorative de couleur rouge ou rose.

La chumpi ou ceinture d’origine préhispanique, est généralement porté par les hommes, mais les femmes la portent parfois pour attacher leurs jupes. Tissée à partir de fils de couleurs naturelles, la chumpi montre un dessin à carreaux.

La wayaqa ou pochette à feuilles de coca, est aussi d’origine préhispanique; tissées en laine d’alpaca, ces pochettes sont produites avec du fil naturel ou teinté. Elles possèdent parfois des bandes décoratives avec des motifs conventionnels. Les hommes les portent rangées sous leur ceinture.

Une variante des pochettes à coca s’appelle ch’umpa et les hommes l’utilisent lors des festivités; elle est alors richement décorée, munie d’une bandoulière et, sur le côté inférieur, de franges à couleurs en laine de mouton. De plus, les côtés d’une ch’umpa sont souvent garnis de petites poches additionnelles destinées à recevoir des accessoires tels la chaux pour les feuilles de coca, des pièces de monnaie, etc. Les ch’umpa sont souvent portées par paires.

Le ch’ullu est un bonnet préhispanique tricoté par et pour les hommes, mais les enfants peuvent aussi le porter. L’importance de ce bonnet réside dans le fait qu’il reflète le statut de membre d’une communauté indigène de son propriétaire qui, en public, tend à le porter en permanence. Les ch’ullu anciens sont tricotés à partir de fils d’alpaca non teints, alors que les plus récents, faits en laine de mouton, sont munis de décorations à couleurs artificielles vives.

Le panoylo ou chalina est une écharpe de fête d’origine hispanique. Elle est tissée par et pour les hommes à partir de la laine des vicuñas : les Q’ero capturent ces camélidés sauvages pour les tondre, puis les remettent en liberté. Un panoylo est fabriqué à partir de laine non teinte, mais présente des bandes décoratives rouges ou roses, ainsi que des franges également rouges ou roses aux deux bouts. De nos jours, certains hommes préfèrent porter des écharpes en laine blanche, tricotées à la machine.

Enfin, les Q’ero portent aussi des pièces d’habillement d’origine hispanique fabriquées à partir de tissus de laine (bayeta) achetés sur les marchés de Paucartambo et Ocongate. Ces tissus sont coupés et cousus par les hommes de la communauté.

L’aymilla ou chemise porte une encolure en V et des manches longues : elle est généralement de couleur noire, marron ou rouge. Les bouts des manches et l’encolure sont garnis avec une bordure de tissu à couleurs appelée kolon.

Les femmes portent des polleras ou jupes noires, avec une bordure décorative sur le bord inférieur. Arrivant à la hauteur des genoux, les polleras sont parfois portées au nombre de deux, trois ou plus et enlevées ou remises selon la température ambiante.

Les hommes, eux, portent des pantalons noirs à mi-jambe, dits kalsona, avec parfois des poches triangulaires aux genoux et une ceinture tissée.

Lors des festivités, il arrive qu’hommes et femmes portent des vestes courtes, rouges ou vertes, garnies de boutons.

Quant aux couvre-chefs, les femmes portent généralement un chapeau rond avec une éminence conique au centre (montera), de couleurs rouge et noire, muni de bandes décoratives; de nos jours, les monteras sont plutôt réservées aux festivités alors qu’au quotidien, les femmes ont commencé à porter les mêmes chapeaux de feutre que ceux que les hommes portent sur leur ch’ullu.

Les chaussures des Q’ero, portées surtout lors de marches en montagne, consistent en des sandales à semelles provenant de pneus de voitures.

Tissage et filage

A Q’ero, ces activités sont pratiquées indifféremment par les femmes, les hommes et même les enfants; en moyenne, les femmes y consacrent néanmoins plus de temps. Processus longs et complexes, on s’y adonne à tout moment propice; on peut ainsi observer des hommes filant ou tricotant lors d’une assemblée communale. Filage et tissage ont toujours un but précis : les fils destinés à une lliqlla sont choisis parmi les plus fins, ceux destinés à un costal peuvent être plus grossiers. Il a déjà été fait allusion au fait que chaque pièce tissée est destinée à un usage connu à l’avance.

La plupart du fil utilisé pour tisser est filé au moyen d’un fuseau à main. Les fibres textiles sont d’abord démêlées à la main, puis enroulées de sorte que le rouleau puisse être mis autour du poignet gauche. La fibre est attachée au sommet du fuseau par un noeud coulant. Les fileurs tiennent le fuseau dans leur main droite puis le mettent en mouvement en frottant la fibre entre leurs doigts. A mesure que le fuseau tourne les fileurs étirent les fibres afin de former le fil. Lorsque ce dernier atteint la longueur des bras de la fileuse ou du fileur, il est enroulé autour du fuseau; ce processus est répété jusqu’à épuisement de la fibre. Pour renforcer le fil, il arrive que les fileuses retordent deux ou plusieurs fils; ce processus représente métaphoriquement la complémentarité dans le couple.

Les fils sont tordus dans la direction opposée au filage, l’un renforçant l’autre : on peut procéder dans deux directions différentes dites Z et S : filer Z et tordre S, ce qui est appelé paña (droite); ou filer S et tordre Z, ce qui est dit lloq’e (gauche). Symboliquement, paña est masculin, lloq’e féminin. Produisant un effet de contraste, ces deux modes de filage et torsion sont visibles sur les tissus. Ils constituent une particularité de Q’ero où ils sont interprétés comme une forme d’équilibre entre forces opposées; on dit aussi que les tissus produits avec des fils paña et lloq’e sont moins perméables à l’eau.

Le tissage pratiqué à Q’ero donne la priorité à la chaîne sur la trame. Les fils de trame dominent visuellement et servent à composer les motifs : la chaîne est l’ensemble des fils tendus verticalement sur le métier avant le tissage proprement dit, qui consiste dans l’insertion des fils de trame horizontaux.

Teinture

Depuis cent ans environ, les Q’ero peuvent acheter des teintes synthétiques au marché d’Ocongate ou auprès de marchands itinérants parcourant les vallées. Ils aiment s’en servir parce qu’elles sont plus facilement utilisables. Néanmoins, certains tissus anciens (fin XIXe-début XXe) ont été teints avec des couleurs naturelles provenant de racines, plantes, feuilles et indigo, ce dernier acheté aux marchands itinérants.

Le métier à tisser à quatre pieux

Le typique métier à tisser de Q’ero consiste en deux barres attachées chacune à deux pieux fichés dans le sol selon un schéma rectangulaire : il est généralement posé dans la cour près de la maison, sauf en cas de mauvais temps où il est rentré.

Les tissus, rectangulaires, sont toujours produits à la longueur désirée; pour former une lliqlla, deux panneaux rectangulaires sont joints par une couture décorative. Les motifs décoratifs des tissus sont créés à mesure que le tissage avance. En guise de navettes, des bâtons sont utilisés pour remonter et redescendre les fils de la chaîne afin de permettre le passage de ceux de la trame. Les tisserands travaillent alternativement à un bout ou à l’autre du métier. Lorsqu’en fin de tissage il n’est plus possible d’utiliser les bâtons-navettes,  le travail est poursuivi à l’aide d’une aiguille : on obtient ainsi une zone sans motif dite « zone terminale », qui a généralement une largeur de 2 cm.

Pour faire le dessin, les tisserands trient les fils de chaîne à la main avant d’insérer les fils de trame. La clé de l’excellence des tissus andins s’explique par le fait qu’avec un métier simple, on peut produire toutes sortes de variations dans les motifs. Les motifs, conventionnels, sont mémorisés pour être répétés, inversés voire intervertis.

Les motifs

Les motifs en usage à Q’ero sont peu nombreux, mais ils peuvent être représentés de diverses façons et ont évolué dans le temps.

Le motif le plus ancien est celui du chunchu, une figure humanoïde munie d’une coiffe à plumes. Chunchu est une appellation désobligeante pour désigner les habitants de la forêt amazonienne, que les Q’ero et les autres montagnards considèrent inférieurs et non-civilisés. Ce même dessin est utilisé aussi dans d’autres régions limitrophes, telles Pitumarka et Lares. Le chunchu est également une figure typique qui anime les festivités comme Corpus Christi et Q’ollioriti. Son origine est coloniale et elle est documentée dès 1615.

Le chunchu est le motif principal apparaissant sur les tissus anciens; il a tendance, actuellement, à voir le volume de son corps réduit ou à ne laisser apparaître que la seule coiffe de plumes. Il est toujours tissé en trois couleurs comprises dans le rouge, le rose, le noir et le blanc.

Le second motif courant est l’inti ou soleil, représenté par un diamant rhomboïde. Les variantes de dessins de l’inti sont nombreuses, chaque rhomboïde pouvant se subdiviser en d’autres rhomboïdes (moitiés, quartiers, etc.). D’autre part, les inti peuvent être tissés de façon à ressembler à l’herbe ichu, à un arbrisseau, au soleil couchant, aux étoiles.

Le qocha ou lac, qui est aussi un motif en forme de diamant, se présente sous forme de zigzag symétriques, en couleurs de contraste, formant des triangles.

Lorsqu’un seul zigzag est tissé sans contrepartie on parle de chili ou feuille festonnée.

Qocha et chili sont utilisés pour remplir les bords des motifs inti et chunchu.

Historiquement, les tissus où les bandes dessinées à trois couleurs étaient séparées par une surface unie noire ont laissé progressivement la place à des tissus presque entièrement recouverts de dessins multicolores.


Description d’une lliqlla ancienne, achetée à Q’ero Llaqta le 26 mai 1993, à la famille Salas Apaz

La lliqlla mesure 72×66 cm. Ses deux bandes latérales rouges, flanquées d’une étroite bande extérieure noire (2 mm), mesurent un peu plus de 4.5 cm. Les bandes centrales noires mesurent, l’une 20.5 cm, l’autre un peu plus de 21 cm. Les bandes décoratives qui flanquent les bandes extérieures rouges, de même que celles du milieu, mesurent 3.5 cm; chaque bande décorée est flanquée d’une étroite bande rouge (2 mm). La bande médiane, par laquelle sont joints les deux panneaux composant la lliqlla, mesure 1 cm. Les fils utilisés pour coudre les deux panneaux sont rouges/verts/blancs/noirs et roses.

Les motifs des panneaux décorés sont invariablement des têtes de chunchu avec, sur les côtés, des motifs qocha. Les couleurs utilisées sont le rose/noir/rouge foncé sur les bandes extérieures, le blanc/rouge/noir sur les bandes médianes. Les zones dites terminales visibles sur les bords opposés des panneaux mesurent 2 cm.

On peut classer cette lliqlla parmi les pièces anciennes du fait qu’elle met en scène des chunchu en ménageant une large bande médiane entre les bandes latérales, et aussi du fait que les teintes utilisées sont naturelles. La lliqlla peut être datée de la première partie du XXe siècle.

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Lliclla de Q’ero Llaqta


 


 

Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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