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Sukhothai, royaume taï/2L'art et l'âge d'or de la culture siamoise

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La présentation de Sukhothai est composée de deux articles : le premier relate l’histoire du royaume, le second esquisse ses réalisations artistiques.


Influences khmer sur la culture de Sukhothai

On sait que la région où est né le royaume de Sukhothai entretenait un rapport de vassalité avec Angkor. Le soulèvement des princes siamois contre l’empire khmer, les combats qui s’ensuivirent et la rupture avec Angkor eurent pour effet de troubler la relation entre les deux peuples.

De ce fait, l’héritage khmer au Siam suivit une courbe irrégulière : d’abord rejeté au XIIIe siècle par Sukhothai qui, délaissant les modèles khmer, chercha à développer un style artistique propre il laissa néanmoins des traces. Au XVe siècle, à l’époque d’Ayutthaya, cet héritage connut un retour en force avec le style artistique U Thong.

Par ailleurs, l’écriture siamoise s’inspira de l’écriture cambodgienne en la simplifiant; les prang siamois s’inspirèrent des tours khmer; les systèmes politique et administratif siamois reprirent à leur compte l’idée khmer de la monarchie de droit divin.


L’art

Sous les règnes de Ramkhamhaeng et Lithai le royaume connut un « âge d’or » et développa un style artistique original, née de la rencontre entre les artistes siamois et plusieurs traditions culturelles – khmer, birmane, môn, sri-lankaise, chinoise. Cet art syncrétique influencera à son tour l’art du Lan Na, ainsi que celui d’Ayutthaya, de Thonburi et de Rattanakosin.

Au niveau de la sculpture, les artisans de Sukhothai, venus d’horizons divers, créèrent un art nouveau, le plus souvent en bronze ou en stuc, inspiré par une foi intense et caractérisé par une image sublimée.

La statuaire bouddhique s’enrichit du travail en ronde bosse et à la cire perdue; il semble que cette technique ait été apprise d’artisans venus de Srivijaya pendant le règne de Ramkhamhaeng.

D’autre part, l’art de la céramique connut à Sukhothai un essor qui fit du royaume le deuxième plus gros producteur au monde après la Chine. L’inventivité des potiers produisit la céramique dite céladon caractérisée par des techniques, décorations, formes et texture particulières, grâce auxquelles ces céramiques devinrent un produit très recherché, formant la base de la prospérité économique du royaume. Les potiers créèrent également des figurines originales, liées aux croyances animistes.

Concernant l’architecture, les rois de Sukhothai construisirent de nombreux temples dans l’ensemble du royaume, dans le but de créer des lieux de formation religieuse pour la population et de méditation pour les moines; ces temples servaient également de centres pour les rites religieux censés renforcer la foi bouddhique, notamment la cérémonie du kathin ou offrande de robes aux moines après la fin de la retraite des pluies (octobre-novembre). Cette intense activité architecturale se traduisit également par l’édification de nombreux stupa ou chedi.

La statuaire bouddhique

La représentation du Bouddha développée à Sukhothai présente quelques caractéristiques qui en font l’originalité par rapport aux modèles précédents : ushnisha en forme de flamme de l’illumination, yeux baissés, grosses boucles de cheveux, nez aquilin appelé « bec de perroquet », lobes d’oreilles très allongés, bras allongés dits « trompe d’éléphant » et bandeau d’épaule à queue de poisson.

Rappelons que les artisans de Sukhothai développèrent une figure originale et inédite du Bouddha, le représentant dans l’acte de marcher. Cette posture rappelle un épisode de sa vie, à savoir la descente du ciel de dawadeung (tavatsima), où il s’était rendu pour faire sa retraite des pluies et pour enseigner le dhamma à sa mère. A la fin de la retraite, le Bouddha descendit du ciel et retourna sur terre. Un miracle eut alors lieu : les habitants des divers mondes, ciel, terre et enfer purent se voir les uns les autres. Une offrande dite takbat thevo est consacrée à cet épisode.

Sous le règne de Lithai on coula également des statues des dieux hindous Shiva et Vishnou, où l’influence khmer est visible dans le traitement des plis, la stylisation du drapé et leur placement sur un piédestal en forme de yoni.

Une place à part est réservée au Bouddha doré Phra sihing, se trouvant actuellement dans la chapelle du Musée national. La légende veut qu’il soit d’origine sri-lankaise (position des mains et des jambes), mais la statue possède des caractéristiques du Lan Na (piédestal décoré de lotus) et de Sukhothai (ushnisha en forme de flamme). Au XIII, la statue, qui avait été déplacée à plusieurs reprises (Chiang Mai, Viangchan), tomba entre les mains d’un roi de Sukhothai. C’est au XVIII-XIXe siècle que, sous la dynastie Chakri, elle aboutit à Bangkok.

Lorsque le Bouddha descendit du ciel de dawadeung (tavatsima) par les trois échelles dorée, argentée et crystalline, au moment où il reposa son pied sur la terre il y laissa une empreinte. Symboles aniconiques de l’Illuminé un nombre élevé de ces empreintes furent reproduites un peu partout : en métal ou en pierre, elles symbolisèrent la présence et l’enseignement du Bouddha et firent l’objet d’un culte.

Céramique

Selon la tradition, sous le règne de Ramkhamhaeng, lorsque Sukhothai atteignit son apogée culturel et économique, le roi fit venir de Chine des potiers afin de poser les bases d’une production indigène de céramiques. Les potiers chinois appartenaient à deux lignées différentes produisant des articles dits céladon. L’une des lignées (Tzu Chou) s’établit à Sukhothai, l’autre (Lung Chuan) à Si Satchanalai. A partir de leurs traditions, l’une et l’autre s’ingénièrent à développer des innovations en s’appuyant aussi sur le savoir-faire des artisans khmer.

L’essor de cette industrie fit du royaume le deuxième plus gros producteur au monde après la Chine.

L’état actuel de la recherche archéologique, incluant un grand nombre d’épaves de navires commerciaux découvertes ces dernières années, prouve que le commerce des céramiques de Sukhothai s’étendait à toute l’Asie du Sud-Est, à la Chine, au Japon, à la Corée, au sub-continent indien et à l’Asie centrale. Des plus, sur la trace des routes de la soie maritimes, il est prouvé qu’il existait également un commerce intense avec l’Iran et le monde arabe. Des découvertes isolées ont même été faites sur les côtes de l’Australie e de l’Afrique de l’Est, ainsi qu’en Europe centrale.

Les centres de production se situaient exclusivement à Sukhothai et Si Satchanalai, où le fours étaient situés hors des centres habités. Dans ces deux villes il a été retrouvé respectivement 51 voire 600 à 700 fours, la matière première nécessaire à la fabrication provenant des rives de la rivière Mae Nam Yom.

Les céramiques de Sukhothai font partie des produits en grès-cérame; cuites à 1250-1300°C, elles sont donc très dures et imperméables, semblables à la porcelaine. A l’origine, les fours consistaient en de simples cavités creusées dans la terre, puis ils se développèrent jusqu’à prendre l’aspect de constructions en briques situées à la surface du sol, composées de trois parties : une chambre de combustion, la chambre de cuisson, où on plaçait les produits crus, enfin la chambre d’évacuation de la fumée avec sa cheminée.

La production ne s’arrêta pas au moment où le royaume fusionna avec Ayutthaya, mais elle continua jusqu’au XVIe siècle; son déclin fut causé par la guerre entre la Birmanie et Ayutthaya (1563-69), ainsi que par la fin de la politique isolationniste de la dynastie chinoise des Ming (1567), qui inonda les marchés asiatiques de produits concurrentiels à bas prix.

En Thaïlande, les céramiques que Sukhothai et Si Satchanalai envoyaient comme tribut en Chine sont nommées khrueang sangkhalok ou « ensemble Sangkhalok », ce dernier terme ayant donné son nom à toute la céramique céladon.

Les céramiques étaient monochromes (brun, noir, vert ou blanc) ou bichromes (brun/blanc, brun/noir et vert ou brun noir et blanc). Elles prenaient la forme de vases, pots, bols, plats, bouteilles ainsi que des réalisations florales ou figuratives.

Les céladons sont les céramiques les mieux connues. Il s’agit de pièces monochromes émaillées allant du vert clair au blanc gris, du bleu pâle au vert olive, les nuances de couleurs dépendant de la quantité d’oxyde de fer incluse dans la glaçure au moment de la cuisson. Céladon est le nom du héros d’un roman d’amour français du XVIe siècle, lequel portait des rubans de couleur verte. A la cour de Louis XIII ce nom fut repris pour désigner les céramiques colorées à l’oxyde de fer.

Les figurines

Destinées comme support aux pratiques animistes de la population, elles représentent des scènes de maternité mère-enfant(s), des couples hommes-femmes ou deux femmes, des personnages dans diverses postures et des visages. Le modelage est généralement grossier et les expressions sont souvent grotesques. Détail curieux, resté inexpliqué, certaines statuettes de femmes avec enfant(s) n’ont pas de tête, celle-ci ayant été cuite séparément et éventuellement ajustée au corps dans un second temps. Une explication veut que grossesse et naissance étant liées à des dangers, le manque de tête aurait eu la fonction d’éloigner les mauvais esprits en les persuadant que le danger était déjà passé. Certaines figurines montrent des situations de la vie quotidienne comme la dame mâchant son bétel/aréca, l’homme avec son coq, etc.

Architecture

Les temples construits à Sukhothai, appelés wat (centre d’enseignement) servirent de modèles aux temples theravada thaïlandais, tels qu’ils furent érigés sous les royaumes successifs d’Ayutthaya, Thonburi et Rattanakosin et tels qu’on les voit aujourd’hui.

Ils furent occupés par des moines résidents avec à leur tête un abbé.

Un temple comporte généralement un viharn (bâtiment servant aux cérémonies réunissant moines et fidèles), un ubosot (bâtiment réservé aux moines pour la prière et les ordinations) délimité par des bornes appelées bai sema, un ho trai (bibliothèque) destiné à l’archivage des tamnan (manuscrits sur feuilles de palmier ou de papier), une tour de l’horloge scandant le rythme de la journée monacale, un mondop (bâtiment abritant des objets de culte), un prang (tour élancée ayant son origine dans le prasat khmer et des stupa ou chedi (tours de divers styles abritant les reliques du Bouddha, de ses disciples, de moines et de patriarches).

Les styles des stupa révèlent les influences d’autres cultures : en forme d’épi de maïs (khmer), de cloche ou bol renversé avec parfois des éléphants (sri-lankais), en forme de tour avec de plus petits stupa aux coins (srivijaya/javanais). Puis le style en forme de lotus, création originale de Sukhothai : sur un piédestal carré à cinq niveaux se dresse une tour de type khmer surmontée d’une flèche en forme de bouton de lotus.

La cité de Sukhothai

Bâtie en forme de rectangle de 1.8 km de long sur 1.5 km de large, elle est entourée de trois remparts de terre, séparés par un fossé de 20 m de largeur. Quatre portes s’ouvrent aux quatre points cardinaux. Au Sud-Ouest se trouve un barrage alimentant des réservoirs d’eau; la ville disposait d’un réseau d’égouts et était entourée d’un système d’irrigation alimentant les rizières. Victimes du temps, palais et constructions en bois ont disparu laissant la place aux seuls monuments en briques et latérite. Sur les murs extérieurs et intérieurs on remarque des restes de motifs ornementaux en stuc; les plafonds sont ornés de bas-reliefs mêlant démons et panneaux floraux sur lesquels on relève encore des traces de peinture. Les motifs décoratifs sont d’origine indienne et privilégient les êtres fabuleux, tels que kala (gardien à tête de lion), makara (animal aquatique à trompe d’éléphant), naga (serpent génie des eaux), kinnari (êtres céléstes), etc..

Parmi les ruines on retiendra :

– le Wat Maha That et le Palais royal au centre de la cité, entourés de plus de 200 chedi;

– le Wat Si Sawai, temple hindouiste dont la construction fut commencée par les Khmer puis terminée par les Siamois; il est caractérisé par trois prang en épi sur un axe Est-Ouest;

– le Wat Si Chum, hors les murailles, dont le mondop contient un Bouddha monumental en briques couvertes de stuc, mesurant plus de 11 m d’un genou à l’autre. Sur le mur de gauche un passage mène au sommet de la statue; sur le plafond de ce passage on trouva plus de 50 dalles en ardoise où sont gravées des scènes des vies précédentes du Bouddha (jataka), datant du règne de Lithai. Chaque scène comporte un texte explicatif en thaïlandais.

Restaurations

D’un document de l’UNESCO il ressort que :

« Au cours de leur longue histoire de près de 1000 années, les édifices (de Sukhothai et Si Satchanalai) – que ce soit par un usage actif ou en tant que vestiges historiques – ont été maintenus et restaurés en utilisant des matériaux et des méthodes traditionnels. Depuis les années 1960, avec le placement des vestiges des villes historiques sous la protection du gouvernement, le ministère des Beaux-Arts thaïlandais supervise tous les travaux d’entretien, de conservation et de restauration. »

Les ruines que nous voyons aujourd’hui sont donc des restes restaurés, le travail principal ayant commencé sous les monarques modernisateurs – Rama IV et Rama V – et ayant été poursuivi par leurs successeurs; dès les années ’60 du siècle passé, dans l’intérêt de la conservation des sites dans leur ensemble, l’Etat a pris la relève; la prise de conscience de l’importance croissante du tourisme a aussi joué un rôle non négligeable.

La cité de Si Satchanalai

Située à 55 km au Nord de Sukhothai, elle est la ville la plus ancienne du royaume. Reliée à Sukhothai par la route Thanon Phra Ruang construite par Ramkhamhaeng, elle est, plus encore que Sukhothai, la ville des potiers. Servant de résidence aux vice-rois du royaume, elle était toujours gouvernée par l’un des fils du roi :

Wat Chang Lom : ce temple était destiné à abriter des reliques du Bouddha que Ramkhamhaeng aurait obtenues d’un monument d’une autre ville. Il possède un chedi de style sri-lankais dont la base est soutenue par 39 éléphants.

La cité de Kampaengphet

Située à 66 km au Sud-Ouest de Sukhothai, sur les bords du fleuve Ping, cette cité-forteresse fut construite par le roi Lithai pour servir de garnison et de point de défense du royaume. Ses murailles mesurent pas loin de 6 m de hauteur, comportent des créneaux et sont entourées de fossés. Au Nord de la ville on découvre les ruines de plusieurs monastères bâtis par les moines de la forêt.

Conclusion

C’est à Sukhothai que les royaumes siamois, puis thaïlandais, doivent leurs fondements culturels, artistiques et religieux; l’identité nationale thaïlandaise fut construite à partir d’un Etat qui ne dura que 200 ans, mais qui sut assurer la transition entre les anciennes puissances de la région et une conception originale du vivre ensemble.

Outre les ruines de ses cités la découverte de nombreuses sources écrites ou gravées apportèrent à l’historiographie le matériel nécessaire à la connaissance de ce premier royaume siamois; elles prouvèrent aussi que les bases de la langue thaïlandaise remontent à cette époque qui acquiert donc une valeur fondatrice pour l’ethnie taï.

Des trois piliers porteurs de la Thaïlande (monarchie, religion et nation), deux ont été posés par les rois de Sukhothai; le troisième fut construit aux XIX-XXes s. à partir des deux premiers.

De nos jours, la vision quelque peu idyllique du royaume de Sukhothai que la pierre de Ramkhamhaeng nous a laissée peut sembles plus proche de la légende que de la réalité; il n’en reste pas moins qu’aux plans spirituel et matériel le royaume laissa des traces politiques, culturelles, religieuses et artistiques dont le souffle est toujours présent dans la Thaïlande contemporaine.



 

Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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