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La Thaïlande moderneRattanakosin-Thonburi, la Thaïlande après 1768

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La Thaïlande moderne est née au XVIIIe siècle, après l’invasion du pays par l’armée birmane et la destruction de sa capitale, Ayutthaya.

La reconquête du pays et la construction d’une nouvelle capitale plus au Sud, donc plus éloignée de la Birmanie, coïncide avec l’avènement de la dynastie Chakri qui est encore au pouvoir de nos jours. Cette période, appelée Rattanakosin-Thonburi, d’après un quartier de Bangkok,  a été caractérisée par l’ouverture du pays aux puissances étrangères, l’occidentalisation du pays et le maintien de sa souveraineté face aux menaces de la Grande-Bretagne et de la France.

L’histoire en bref

L’histoire de la période dite Thonburi-Rattanakosin, ou Bangkok, se confond pratiquement avec celle de la dynastie Chakri, toujours au pouvoir en Thaïlande. Elle commence en 1768, lors du transfert de la capitale d’Ayutthaya à Thonburi par Taksin, vainqueur des Birmans; Taksin bâtit un Palais Royal sur le site de Wat Arun et se couronna roi du Siam.

Quatorze ans plus tard, en 1782, un général de Taksin, Thonduang, fut promu Somdet Chao Phraya pour sa bravoure sur les champs de bataille. Après la mise à mort de Taksin, le 6.4.1782, Somdet Chao Phraya se couronna roi et fonda la dynastie Chakri dont les rois, par la suite, prirent le titre de Rama, dont ils se considérèrent les réincarnations. Personnage mythique, Rama est un roi de l’Inde antique dont les exploits sont narrés dans l’épopée appelée Ramayana.

Deux rois, Taksin (1768-1782) et Rama Ier (1782-1809) s’employèrent à reconstruire le Royaume du Siam après la destruction d’Ayutthaya par les Birmans. Rama Ier fit construire un palais et un temple royal sur l’île de Rattanakosin qui donna son nom à toute la période historique (XIX-XXIe s.). La capitale reçut plus tard le nom de Krung Thep, tout en étant communément connue sous celui de Bangkok.

Deux autres rois, Mongkut (Rama IV – 1851-1868) et Chulalongkorn (Rama V – 1868-1910) se distinguèrent par leur oeuvre d’occidentalisation du pays. Sous le règne du roi Rama VII (1925-1934) eut lieu, en juin 1932, un coup d’Etat qui déboucha sur l’adoption d’une Constitution et l’instauration d’une monarchie parlementaire.

Reconstruction du Siam – Changements de capitale – Extension de sa sphère d’influence

Avec la destruction de l’ancienne capitale Ayutthaya par les Birmans, en 1767, le Royaume du Siam tout entier s’effondra. Plusieur provinces reprirent leur indépendance (Chiang Mai, Phitsanulok, Tak, Nakhon Ratchasima, Chanthaburi et Nakhon Si Thammarat). Cependant, un officier de l’armée thaïlandaise, du nom de Taksin, s’enfuit à Chanthaburi, à partir d’où il reconquit Ayutthaya et se fit couronner roi en 1768. La reconstruction du pays est due en partie à la bravoure militaire de Taksin, en partie à l’aide qu’il reçut des Chinois établis au Siam.

En établissant sa nouvelle capitale à Thonburi (aujourd’hui un quartier de Bangkok) , près de la mer, Taksin favorisa l’orientation maritime du Siam qui s’ouvrit au monde sous l’angle commercial, culturel et intellectuel. Homme d’action, Taksin rétablit le Royaume et poursuivit même une politique d’expansion à l’Est, aux dépens du Cambodge, du Laos et du Lan Na (Royaume du Nord), vassalisés. Ce système d’Etats tributaires connut son apogée en 1850, sous Rama III, lorsque le Siam envahit Khorat (Nord-Est de la Thaïlande appelé de nos jours Isan), détruisit Viang Chan et vassalisa à nouveau le Laos. Après une guerre de 14 ans avec le Viet Nam, en 1847 le Cambodge fut vassalisé conjointement par le Viet Nam et le Siam. Taksin s’entoura d’une clientèle à laquelle il conféra les postes les plus importants, devint autoritaire et s’aliéna le clergé, ce qui déboucha en 1782 sur une révolution de Palais.

Cette révolution fut réprimée par Thonduang, compagnon de longue date de Taksin, qui en profita pour faire exécuter ce dernier et se faire couronner à sa place. D’après le nom du nouveau roi, Chao Phraya Chakri, la nouvelle dynastie prit le nom de Chakri : Rama Ier établit sa nouvelle capitale sur la rive gauche du fleuve Chao Phraya, sur une île appelée Rattanakosin, à proximité d’un village de pêcheurs nommé Bangkok. En utilisant massivement des matériaux de construction provenant des ruines d’Ayutthaya, ainsi que des milliers de travailleurs de force amenés du Laos et du Cambodge, Rama Ier fit construire le complexe du Grand Palais, et les temples Wang Na, Wat Kaew, Wat Po entourés de fortifications. Un Bouddha d’émeraude, probablement situé à Luang Prabang, puis à Chiang Rai, fut installé dans le temple Wat Kaew.

Le Siam, puissance régionale en construction

A la mort de Rama Ier en 1809, le Siam atteignit le statut d’une puissance régionale dans l’Asie continentale du Sud-Est, dans un contexte où la dynastie Konbaung était au pouvoir en Birmanie, au Viet Nam les Nguyen. La dynastie Chakri avait réussi à s’intégrer aux élites et profitait de leur pouvoir économique. Rama Ier s’était efforcé de rétablir la discipline monastique au sein du Sangha (communauté monastique bouddhique), mise à mal par la chute d’Ayutthaya. En 1788, il convoqua un concile qui retravailla la version siamoise des canons pali (ensemble des écritures sacrées du bouddhisme thérawada), partiellement perdus. Le règne de Rama II (1809-1824) fut relativement pacifique. Le Siam continuait à entretenir de bonnes relations avec la Chine et à lui envoyer tribut, tout en obtenant d’importantes concessions commerciales. Les rivalités avec le Cambodge restèrent maîtrisables. Les deux rois, Rama Ier et Rama II, se distinguèrent en rédigeant le Ramakien, version siamoise de l’épopée indienne Ramayana.

Durant le règne des deux premiers Ramas furent posées les bases d’un problème politique dont les répercussions sont encore bien présentes de nos jours. Le Sultanat de Pattani, riche et prospère centre commercial, gouverné entre 1584 et 1688 par une dynastie féminine, était devenu vassal d’Ayutthaya en 1786. Après plusieurs tentatives de rebellion, en 1809 Pattani fut dépecé en 7 petits Etats et des milliers de Malais furent déportés au Siam. Le Traité sur les frontières entre Grande-Bretagne et Siam, de 1909, attribua Pattani au Siam.

Vers 1850 la pratique de la déportation de prisonniers de guerre comme force de travail fit du Siam central un pays fortement mélangé sur le plan ethnique. Durant la première moitié du XIXe, l’économie siamoise profita de l’augmentation de la population. Le commerce avec la Chine, puis avec les colonies britanniques (Pinang, Melaka et Singapore) et néerlandaises (ports de Java et Sumatra), ainsi qu’avec l’Inde resta très lucratif. Les Siamois exportaient éléphants et étain en Inde et en importaient des tissus. Vers 1850, les biens d’exportation les plus importants vers les colonies étaient le sucre, les peaux d’animaux, le coton, le bois de sapan (arbre fournissant des teintures naturelles), la gomme-laque, l’étain, le poisson, les tissus en coton, le fer, les nids d’hirondelles, le riz, le saindoux, la cardamome et la viande séchée. L’agriculture siamoise était diversifiée et on était encore loin des monocultures qui la caractérisèrent quelques décennies plus tard.

Ouverture, réformes

Les années 1821 et 1822 sont marquées par la réouverture du pays au monde extérieur, se manifestant par l’arrivée au Siam de missions diplomatiques et commerciales d’Europe et des Etats-Unis d’Amérique du Nord. L’issue de la 1ère guerre anglo-birmane (1824-26), où la Birmanie fut contrainte de céder deux provinces côtières, mit pour la première fois le Siam en contact direct avec une puissance coloniale européenne et réveilla la conscience des dangers que cela impliquait.

Lors de la mort de Rama II en 1824, ce n’est pas l’héritier légitime qui monta sur le trône, mais son frère qui prit le nom de Rama III. Le prince Mongkut, qui aurait dû être couronné, avait préféré entamer une carrière monacale et rester dans son temple, mais son frère Rama III le désigna comme son successeur. C’est sous Rama III qu’eut lieu la guerre avec le Laos qui culmina avec la destruction de Viang Chan. Rama III supprima partiellement le monopole royal sur le commerce extérieur. En 1842 eut lieu la guerre de l’opium qui humilia la Chine et fit reculer le commerce entre l’Empire du Milieu et le Siam. Cette guerre montra aussi que les appréhensions envers les puissances coloniales étaient justifiées. En 1842 également, Rama III envoya une mission au Sri Lanka d’où il fit venir les 40 volumes de la Triple Corbeille (Tripitaka), texte sacré principal du bouddhisme thérawada).

A la mort de Rama III en 1851, le prince Mongkut, après 27 ans de vie monacale, accéda au trône.

Mongkut, qui prit le nom de Rama IV, avait consacré le temps monacal à l’étude des sciences, des langues et de la littérature, aussi occidentale. Il initia des pourparlers avec les Britanniques via Hong Kong, qui débouchèrent sur la signature du Traité dit Bowring en 1855. D’après ce traité, le monopole royal sur le commerce extérieur devait être totalement supprimé, l’exterritorialité accordée aux Britanniques résidant au Siam, de même que la liberté de déplacement, de commerce et d’acquisition de propriétés foncières, ainsi que la clause de la nation la plus favorisée. D’autres traités, avec d’autres pays européens et les Etats-Unis d’Amérique du Nord, suivirent plus tard. Le Siam se trouva dès lors engagé dans le marché mondial et dans la division du travail capitalistes. La conséquence en fut une croissance des monocultures (riz, teck, étain, caoutchouc surtout) au détriment de la diversité. Bien que le Siam retirât de grands bénéfices du commerce aves les pays étrangers et leurs colonies, il y eut aussi des aspects négatifs ; p..ex. la production nationale de tissus recula. Entre 1857 et 1909, l’exportation de riz fut multipliée par 50. Ces changements économiques furent accompagnés d’une réforme religieuse. Mongkut, qui avait étudié les canons pali durant sa longue période monastique, décida de réformer le bouddhisme par un retour aux textes fondateurs. Tels Calvin ou Luther l’avaient fait en Europe, il réforma le bouddhisme thérawada en instituant en 1833 l’ordre Dhammayuttika Nikaya (moines de la forêt). Après son couronnement en 1851, il favorisa cet ordre qui prit une importance qu’il garde encore de nos jours, tout en restant minoritaire. En 1868, victime de son intérêt pour l’astronomie moderne, Mongkut mourut de malaria après l’observation d’une éclipse solaire à Hua Hin.

Son fils, Chulalongkorn, couronné sous le nom de Rama V à sa majorité en 1873, procéda à une série de réformes semblables à celles du Japon Meiji. Eduqué partiellement à l’occidentale, ses voyages dans les colonies néerlandaises et britanniques en Asie, en 1870-72, le convainquirent de l’efficacité des administrations coloniales et de la nécessité de réformer le Siam. En 1873, il abolit certains rites de la cour; en 1874 l’esclavage. Avec le concours de ses frères et demi-frères, il modifia l’administration, renforça l’armée, créa un service postal et télégraphique, un réseau ferroviaire, modernisa le Code pénal, introduisit en Thaïlande l’architecture italienne et allemande. Le gouvernement fut réformé par la création de ministères, l’administration territoriale par la mise en place de provinces et districts. L’Etat devint centralisé, ses frontières clairement définies, les vassaux furent progressivement intégrés. Le but de ces réformes était la sauvegarde de l’intégrité territoriale du Siam, à travers la démonstration que le Siam était une nation « civilisée » selon les normes occidentales. C’est ici que naquit le souci permanent d’être « en conformité avec les standards internationaux », encore si présent dans la Thaïlande actuelle. A l’instar du Japon, la Thaïlande finança ses réformes avec ses propres moyens, évitant de tomber dans la spirale de la dette. Quelque 200 conseillers étrangers de divers pays furent engagés. Face aux puissances coloniales britannique et française, la politique de concessions de Rama V aboutit à sauver l’essentiel au prix de la perte de la moitié des territoires sous souveraineté siamoise en 1850.

Des traités furent signés avec France et Grande-Bretagne jusqu’en 1909, qui garantirent au Siam ses nouvelles frontières. Pour créer en Europe une image favorable à son pays, Rama V entreprit en 1897 un voyage officiel qui le mena en France, Grande-Bretagne, Russie, Pays-Bas, Belgique, Espagne, Portugal, Italie, Allemagne, Norvège. Le prestige du Siam étant ainsi établi, sa souveraineté ne fut plus remise en cause. En 1907, pour soigner une maladie rénale, Rama V fit un second voyage en Europe, plus intime, qui le mena notamment à Naples, San Remo, à la Biennale de Venise, à Baden-Baden, où il fut soigné, à Berlin et à Bad Homburg. C’est de ce voyage que date son journal personnel, adressé à sa fille, la princesse Niphanophadol, publié en 1923 sous le titre de « Klai Ban » (Loin de chez soi). Rama V décéda en 1910, après avoir été gratifié du titre « Maharaja » (Grand roi). Il laissa un Siam à l’administration centralisée et réformée.

Monarchie constitutionnelle, nationalisme

Son successeur, Rama VI, qui avait fait ses études en Grande-Bretagne, introduisit le calendrier grégorien, l’obligation de porter des noms de famille, la scolarité obligatoire, la promotion de l’habillement à l’européenne et la loi sur la nationalité. En 1917, en l’honneur de son père, il fonda l’Université Chulalongkorn, aujourd’hui la plus renommée du royaume. Il créa aussi le trinôme « Nation, communauté des moines, monarchie » pour marquer les piliers de l’Etat siamois moderne.

Ce trinôme, toujours en vigueur, fonda l’idéal centralisateur et créa les bases d’un nationalisme symbolisé par le nouveau drapeau tricolore. Une tendance favorable à l’introduction d’une monarchie constitutionnelle se fit jour dès 1912 jusqu’en en 1917, parmi de jeunes officiers et intellectuels formés aux idées occidentales. La volonté de figurer parmi les acteurs de la politique mondiale fit qu’en 1917, après une déclaration de neutralité faite en 1914, le Siam s’engagea dans la Guerre mondiale aux côtés de l’Entente. Après Versailles, entre 1920 et 1926, le Siam obtint l’abolition des droits d’exterritorialité des étrangers. Personnalité contestée à cause de sa politique du personnel, son intervention dans la guerre, son style de vie excentrique, Rama VI mourut en 1925.

Lui succéda Rama VII, dont le style était modeste (il simplifia par exemple son titre en « Roi du Siam et défenseur du bouddhisme »). L’opinion publique prit fait et cause pour les mouvements anti-coloniaux dans les pays voisins : le leader nationaliste et communiste vietnamien Ho Chi Minh bénéficia de l’asile au Siam. En 1932, Rama VII, décidé à réformer la monarchie, ordonna la rédaction d’une Constitution, mais la noblesse s’y opposa. La crise économique de 1929, qui frappa durement le Siam aidant, le 24.6.1932 un groupe d’officiers et de fonctionnaires, regroupé dans un Parti Populaire, mit en scène un coup d’Etat. Ses chefs, Pridi Phanomyong et Phibun Songkhram, exigèrent la mise en place d’une Constitution et d’une monarchie parlementaire.

Pridi, inspiré à la fois par le messianisme bouddhiste et les socialistes utopiques, prévoyait pour le Siam une société basée sur la justice et l’intervention de l’Etat. En 1923, lâché par son parti, Pridi partit en exil en France. Une tentative de contrerévolution, organisée par une fraction royaliste, fut réprimée militairement. Le roi, dégoûté par les intrigues politiques, quitta le pays en 1934 pour un tour du monde; en 1935, il abdiqua en faveur de son neveu Mahidol, à peine âgé de 10 ans, résidant en Suisse avec sa mère et son frère Bhumibol.

L’ère Phibun Songkhram

Le major Phibun Songkhram, représentant l’aile militaire du coup d’Etat de 1932 et ministre de la Défense, assuma la Régence après l’abdication du roi. Dès 1938, il cumula les fonctions et devint l’homme fort du Siam. Cela dura jusqu’en 1944 : l’ère Phibun fut caractérisée par l’ultranationalisme, la glorification du passé, les organisations paramilitaires de jeunesse, les parades, les annonces de la création d’un Etat panthaï, la propagande militariste et la recherche de l’autarcie économique. Phibun démontra ainsi son admiration pour les régimes autoritaires comme l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. C’est lui qui changea le nom du Siam en Thaïlande ou « pays des hommes libres », réprima la consommation du bétel, introduisit les formules de politesse « khrap » (masculin) et « kha » (féminin) et la salutation « sawaddii« , l’obligation pour les deux sexes de l’habillement à l’européenne et du port du chapeau. La justification de ces mesures fut une fois de plus la nécessité de propulser la Thaïlande parmi les nations « civilisées ».

A partir de 1932, les liens politiques et économiques entre la Thaïlande et le Japon s’étaient resserrés : en 1940, un Traité d’amitié lia les deux pays. En 1940, après la défaite de la France, le Gouvernement de Vichy accorda aux Japonais le droit de stationner des troupes au Tonkin. Phibun entreprit alors de reconquérir les territoires perdus; fin novembre 1940 commença une guerre franco-thaïlandaise qui dura jusqu’en 1941. Victorieuse sur terre, la Thaïlande réussit à reconquérir quelques provinces laotiennes. Elle fut toutefois battue par la marine française à la bataille navale de Koh Chang. En 1943, la Thaïlande annexa divers sultanats malais ainsi que des territoires birmans.

En 1942, sous la pression japonaise, la Thaïlande déclara la guerre à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis d’Amérique du Nord, mais cette décision fut rejetée par une partie de l’élite thaïlandaise, dont Pridi, devenu ministre des Finances et Direk Jayanama, ministre des AE. En 1943, Pridi prit la direction du mouvement dit « Seri Thai » ou Thaï libres, qui critiquait l’alliance avec le Japon. Les sympathies de nombreux Thaïlandais allaient à ce mouvement, y compris celles de l’ambassadeur à Washington, qui refusa tout bonnement de remettre la déclaration de guerre au Gouvernement états-unien.

La guerre apporta à la Thaïlande quelques gains territoriaux, mais aussi des pertes économiques. En 1944, Phibun fut contraint de démissionner et en 1945, après la capitulation du Japon, Pridi, dans sa fonction de Régent, retira les déclarations de guerre et se déclara prêt à restituer les territoires récupérés de la Grande-Bretagne.

L’après-guerre

En septembre 1945, ce fut l’ancien ambassadeur à Washington, Seni Pramoj, royaliste et conservateur, qui forma le Gouvernement, Pridi étant au pouvoir en tant que Régent. Si les Etats-Unis d’Amérique du Nord se montrèrent prêts à considérer la Thaïlande comme une nation amie, la Grande-Bretagne n’en fit pas autant et posa des conditions draconiennes au rétablissement de la paix; en vertu du Traité de 1946, la Thaïlande dut fournir 1.5 million de t de riz aux colonies britanniques. Les négociations avec la France furent les plus difficiles, mais un Traité fut néanmoins signé en 1947. Tous les territoires reconquis durent être restitués aux deux puissances coloniales. Ce n’est qu’après avoir été admise aux Nations Unies en 1946 que la Thaïlande retrouva sa légitimité auprès des vainqueurs de la IIe Guerre mondiale. Des nombreux partis politiques surgis dans l’après-guerre, seul le Parti Démocrate sut se maintenir jusqu’à nos jours. Le 10.5.1946 entra en vigueur une nouvelle Constitution instaurant un système parlementaire bicaméral où les députés devaient être élus par le peuple en vote direct et secret.

Le roi Mahidol (Rama VIII) étant rentré de Suisse en décembre 1945, Pridi démissionna de la Régence. C’est alors que se produisit un événement dont les causes ne sont pas connues avec certitude jusqu’à nos jours : le 9.6.1946, le roi fut trouvé mort par balle dans son Palais. C’est donc son frère cadet Bhumipol qui monta sur le trône la même année sous le nom de Rama IX.

La période qui va de 1946 à nos jours appartient à l’histoire immédiate, sujette aux opinions et points de vue; elle est encore relativement peu analysée selon les critères de la recherche historique.

Un survol rapide permet toutefois de constater qu’au sortir de la 2e Guerre mondiale, la Thaïlande eut du mal à se remettre des séquelles politiques et économiques du conflit.

La Guerre froide lui permit cependant d’être admise parmi les pays qui d’ennemis, étaient devenus alliés des États-Unis d’Amérique du Nord. Elle bénéficia ainsi de crédits importants qui favorisèrent son développement, mais en paya le prix : elle devint la base arrière des Etats-Unis dans leurs guerres contre les pays voisins (Vietnam, Laos, Cambodge) avec d’importantes conséquences socio-économiques.

Puis, petit à petit, elle se transforma dans le pays de loisirs et de vacances qu’elle est restée. En même temps, elle développa une industrie d’assemblage et de produits alimentaires qui la plaça parmi les pays exportateurs à valeur ajoutée et lui permit de se créer un marché interne, et de surmonter les crises économiques des années 1980-90.

Sur le plan politique, le pays resta instable, la continuité étant représentée par la monarchie et le sangha (communauté des moines bouddhistes). Sur le plan de la géopolitique, la Thaïlande est actuellement placée entre son alliance traditionnelle avec les Etats-Unis et le poids nouveau que la Chine a pris dans l’Asie du Sud-Est.

Le règne du roi Bumipol se caractérisa par sa longue durée; après sa mort en 2016, c’est son fils Vajiralongkorn qui monta sur le trône sous le nom de Rama X.

Les Arts

Architecture

Contrairement aux époques précédentes de l’histoire du Siam, l’époque Rattanakosin-Thonburi se distingue par la naissance, à côté de constructions religieuses, d’une architecture civile d’inspiration occidentale. Lors du transfert de la capitale à Bangkok, en 1782, Rama Ier fit construire sur l’île de Rattanakosin l’immense complexe du Grand Palais (Phra Borom Maha Ratcha Wang), bâti sur le modèle d’Ayutthaya. Le style était alors appelé Rattanakosin, à partir de modèles hindouistes et bouddhistes thérawada, mais les rois successifs y apportèrent des ajouts et transformations.

Six temples royaux, placés au sommet de la hiérarchie monastique, furent construits à Bangkok :

1) Wat Phra Kaew, construit en 1782; il fut restauré 5 fois, la dernière fois en 1982. Le temple reçut le Bouddha d’émeraude pluricentenaire, sculpté en style dit Chiang Saen, provenant de la province de Chiang Rai. La bibliothèque du temple contient les textes du Tripitaka, ses murs montrent des peintures représentant des scènes du Ramakien ;

2) Wat Pho, promu au rang de temple royal par Taksin, puis reconstruit par Rama Ier, entre 1793 et 1801. Il possède une très grande statue du Bouddha couché, ajoutée sous Rama III. Il compte également avec une école de massage traditionnel renommée, de vieille tradition.

3) Wat Arun ou Temple d’Aurore, promu au rang de chapelle royale par Taksin, puis rénové par Rama II. Son prang (tour) de style indien est le plus grand du pays; il a été construit sous Rama III, entre 1842 et 1847.

4) Wat Suthat Thepwararam, construit sous Rama Ier en 1807 sur le modèle brahmanique en usage à Sukhothai et Ayutthaya.

5) Wat Benchama Bophit ou Temple de marbre, dont la date de fondation n’est pas connue, mais qui fut agrandi en 1897 par Rama V, puis par Rama VI. L’ubosot (partie du temple où ont lieu les cérémonies religieuses) est en marbre de Carrare.

6) Wat Ratcha Bophit, dont la construction a débuté en 1869 sous Rama V. C’est un curieux mélange d’architecture gothique à l’intérieur et thaïlandaise à l’extérieur.

Le Palais du Wang Na, réservé au second roi (la Thaïlande connaissait à l’époque un système monarchique à deux rois), fut construit entre 1792 et 1795 sous Rama Ier. Il est aussi vaste que le Grand Palais, bien que bâti en style Ayutthaya, mais avec avec moins de luxe. Aujourd’hui, il accueille le Musée National de Bangkok.

La Chapelle Buddhaisawan, située à l’intérieur du palais du Wang Na, a été construite en 1795 pour abriter la statue du Phra Phutta Sihing (l’une des plus importantes statues du Bouddha du Royaume) qui serait d’origine cinghalaise (XVe s.) et qui avait beaucoup voyagé avant d’aboutir à Bangkok.

En province, Rama V fit également édifier des temples, dont p.ex. le Wat Samuhapradittaram, à Saraburi. Construit en l’honneur de son père Rama IV, l’ubosot du temple montre des éléments de décoration Ayutthaya et chinois. Les murs intérieurs de l’ubosot sont décorés de peintures inspirées d’un style réaliste montrant des scènes de la vie quotidienne, de l’au-delà ou des images de contes. Près du temple se trouve l’ancien bâtiment d’école, avec sa superstructure en bois, décorée en style tarabiscoté.

Sous Rama IV commença la construction de palais résidentiels en style occidental, entourés toutefois de bâtiments à caractère religieux. Un exemple connu est le Palais d’été Phra Nakhon Khiri, édifié en 1860 sur un ensemble de trois collines (Khao Wang), à Petchaburi. Outre le Palais d’été et son observatoire, on y trouve un temple (Wat Maha Samanaram) et un prang (Phra That Chomphet).

L’architecture civile moderne est surtout due à Rama V et à ses successeurs; son apparition va de pair avec les réformes et l’appel aux conseillers étrangers. En 1910, Rama V fit construire à Petchaburi un palais (Phra Ram Ratchanivet) en style Jugendstil allemand, par l’architecte Carl Döring. Le Palais présente un double escalier monumental, une cour intérieure, de vastes chambres d’apparat, ainsi que des salles de bain avec WC.

C’est Rama VI qui fit construire par les architectes italiens Annibale Rigotti et Corrado Feroci la Villa Norasingh (Baan Norasingh) en style néo-gothique vénitien, inspiré de la Cà d’Oro, avec des éléments thaïlandais. Cette villa sert actuellement de Palais du Gouvernement. A l’entrée, un double escalier monumental en marbre mène aux salons et bureaux de l’étage, luxueusement décorés.

L’architecte Mario Tamagno conçut la gare ferroviaire Hua Lamphong, à Bangkok, en style néo-renaissance italienne, mise en service en 1916.

La Salle du Trône, ou Anantasamakhon,  commanditée par le Roi Rama V en 1907 et terminée en 1915 par Rama VI, fut conçue en style néo-classique par les architectes Carlo Allegri, Mario Tamagno et Annibale Rigotti. Après 1932, elle fut utilisée pour diverses fonctions officielles et pour des réunions des membres du Parlement. Son énorme dôme central, ainsi que les 6 dômes mineurs ne sont pas sans rappeler certains édifices historiques européens.

Statuaire

Le style Bangkok est parfois subdivisé en deux périodes : la première va de 1792 (Rama Ier) à 1851 (Rama III), la seconde commence en 1851 (Rama III et IV).

La reconstruction du Siam après la guerre avec la Birmanie ayant été la première priorité, un grand nombre d’images bouddhiques provenant des régions dévastées du Nord et du Centre fut ramené à Krung Thep et installé dans les temples nouvellement construits. La création de nouvelles oeuvres fut donc limitée, les modèles s’inspirant de la tradition. La seconde période, caractérisée par une plus grande diversification de matériaux, de styles et de sujets, s’amorça sous Rama III et prit de l’ampleur sous Rama IV. Dans l’ensemble, la statuaire bouddhique s’inspira soit de modèles réalistes et épurés, correspondant notamment à la vision du monarque réformateur en matière ecclésiastique (Rama IV), soit d’une conception plus décorative et ornementale, avec l’apparition de Bouddhas parés d’aspect royal.

Le travail du bronze se diversifia et apparurent des séries de statuettes très travaillées, mettant en scène la vie du Bouddha, ou les neuf divinités chevauchant des animaux symboliques. La statuaire bouddhique utilisa également des matériaux insolites (verre, cristal, pierres précieuses).

Parmi les arts ayant connu un développement important durant la période Bangkok, il convient de mentionner : le travail de la laque; le bois sculpté; les masques et marionnettes, liés au théâtre Ramakien; les céramiques; les ivoires et incrustations de nacre; la niellerie; l’argenterie.


 


Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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