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Sardaigne (sa Sardigna), regards sur l’île/3Une culture de l'Âge du bronze

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Cette série d’articles consacrés à la Sardaigne consiste en cinq thèmes :

– Sardaigne (sa Sardigna), regards sur l’île/1 : quelques églises romanes en Sardaigne ;

– Sardaigne (sa Sardigna), regards sur l’île/2 : grande procession en l’honneur de St Ephysius ;

– Sardaigne (sa Sardigna), regards sur l’île/3 : une culture de l’Âge du Bronze ;

– Sardaigne (sa Sardigna), regards sur l’île/4 : paysages ;

– Sardaigne (sa Sardigna), regards sur l’île/5 : Nora, ville phénicienne, punique puis romaine .

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La culture nuragique

La culture nuragique naît pendant le premier Âge du Bronze, vers le XVIIIe siècle avJC ; son nom lui vient de son monument le plus caractéristique, le nuraghe, sorte de forteresse en pierre.

Ce peuple n’a pas laissé de témoignage écrit. Son histoire a pu être reconstituée à partir d’écrits laissés par d’autres peuples, d’époques plus tardives, ainsi que de sa culture matérielle. Il semble que les peuples nuragiques soient d’origine autochtone et descendent des peuples sardes du Néolithique et de l’Âge du cuivre (cultures de Monte Claro et de Bonnanaro) ; on distingue chronologiquement jusqu’à cinq phases nuragiques, qui vont de 1700 avJC à 476 apJC, qui s’étendent de l’Âge du Bronze à l’Âge du Fer et vont jusqu’en époque historique. Elles se caractérisent d’abord par les dolmen, puis par les sépultures mégalithiques appelées Galeries couvertes ou Tombes de géants.

La première phase, se situant entre 1750 et 1500 avJC, voit se former les traits principaux de cette culture ; vers les siècles XVIIIe et XVe a lieu l’édification de ceux que l’on a appelé les protonuraghes ou nuraghes à couloir.

Ceux-ci diffèrent des nuraghe proprement dits par leur masse trapue et leur plan irrégulier ; souvent, un long couloir traversait toute la construction, pourvue donc de deux entrées. Il reste environ 300 de ces protonuraghe.

Le nuraghe proprement dit, appelé aussi nuraghe à tholos, fait son apparition vers le XVI-XVe siècle ; il en reste environ 6500. Un nuraghe est une tour tronconique construite à partir de rocs montés à sec, parfois semi-travaillés. Au sommet se trouvait une terrasse pourvue d’une galerie saillante ; à l’intérieur se trouvaient des chambres superposées couvertes par une fausse voûte ou tholos sur le modèle des tombes micéniennes. On y accédait par une porte qui débouchait sur une chambre ; de celle-ci partait un escalier en colimaçon qui conduisait aux chambres supérieures et à la terrasse. Le nuraghe pouvait contenir d’autres espaces, à savoir des niches ou de petites cellules. Dans le sol de certains nuraghe ont été découverts des puits ou silos qui servaient à la conservation de liquides ou autres denrées.

Les bâtisseurs cherchaient à gagner le plus d’espaces possibles sans compromettre la stabilité de l’édifice.

La lumière à l’intérieur de la construction entrait par la porte et les fenêtres des chambres, ainsi que par des ouvertures obtenues en espaçant deux pierres dans une rangée.

A partir du XIVe siècle aux nuraghe à tour unique s’ajoutèrent les constructions à plusieurs tours, reliées entre elles par des courtines, prenant l’allure de véritables forteresses (nuraghe complexes). Par exemple, le nuraghe Arrubiu, près de Cagliari, comprend jusqu’à 17 tours. Les bastions étaient reliés par de longs couloirs. La forteresse pouvait être entourée par des remparts défensifs eux aussi pourvus de tours.

Les nuraghe étaient des constructions civiles et militaires ayant pour fonction le contrôle et la défense d’un territoire ; il pouvait aussi s’agir de résidences fortifiées réservées aux autorités politiques, civiles, militaires et religieuses.

Les nuraghe sont des réalisations originales qui n’ont d’analogie qu’avec les torri corses, les talajot des Baléares, les sesi de Pantelleria et les broch d’Ecosse.

Les habitats

Les communautés nuragiques vivaient dans les limites d’un territoire défendu par un système de nuraghe, les relations avec l’extérieur demeurant toutefois intenses (commerce, circulation de marchandises, religion).

Les nuraghe étant occupés par des populations ayant des tâches spécifiques (familles hégémoniques, guets, gardiens de magasins, etc.) la plus grande partie de la population vivait alentour, dans des villages constitués de cabanes en pierre recouvertes de toits de branchages ou de chaumes, avec au centre un foyer et, parfois, des niches dans les parois. Les denrées alimentaires étaient conservées dans des récipients enfouis dans le sol. Pendant la dernière phase de la culture nuragique les cabanes ont été divisées en petits espaces donnant sur une petite cour. Souvent ces cabanes contenaient une petite pièce circulaire pourvue en son centre d’une cuvette et, sur les parois, d’une rangée de sièges.

Dans les villages il n’y avait pas de place centrale ou d’espaces publics (puits, fontaines, abreuvoirs) et les ruelles étaient étroites et tortueuses. Les salles du conseil peuvent être considérées comme le seul espace public : elles étaient destinées aux assemblées de chefs de famille ou chefs de tribus et contenaient une cuve en pierre qui recueillait les eaux lustrales destinées aux divers rites de purification.

Les tombes de géants

Exception faite des tombes en creux (tombe in tafone), mises en place dans des anfractuosités du terrain, elles représentent la principale architecture funéraire de la culture nuragique.

Leur nom leur vient de leurs dimensions marquantes, dues au fait qu’elles servaient à des enterrements collectifs de dizaines voire centaines de corps.

Une tombe de géant est constituée d’une chambre sépulcrale allongée réalisée au moyen de grosses dalles de pierre verticales recouvertes de dalles horizontales. La chambre était entourée d’un tumulus généralement incurvé ; sur l’avant la tombe s’ouvrait en deux amples bras semi-circulaires garnis de sièges (exèdre) où avaient lieu les rituels funèbres. De nombreuses faces de tombes présentaient une haute plaque en pierre avec un portillon d’accès.

Parfois les tombes utilisaient de vieilles domus de janas (maison de fées), espaces creusés dans la roche, remontant au Néolithique, qui avaient, eux aussi, une fonction funéraire.

A proximité des tombes de géants on voit souvent des bétyles ou pierres cylindriques plantées verticalement dans la terre. On attribuait à ces pierres, de formes féminines ou masculines, une fonction sacrée.

Autres lieux de culte

La religion nuragique était pour l’essentiel consacrée au culte des défunts et aux croyances liées au monde des enfers.

Les constructions liées au culte animiste des eaux sont les puits sacrés et les sources sacrées.

Ces bâtiments sont composés d’un vestibule, d’un escalier qui descend jusqu’au pied du vestibule et d’une salle à fausse voûte ; souvent il y avait un enclos sacré qui délimitait l’aire de culte autour du temple.

L’eau était vénérée en tant que liquide jaillissant de la Terre Mère, génitrice de toutes les espèces vivantes.

On a retrouvé près de ces temples de nombreuses statuettes en bronze ayant fonction d’ex-voto offerts par les fidèles.

Une autre forme de temple était constituée par les petits temples à megaron avec une structure couverte rectangulaire semblable à celle des demeures mycéniennes. La troisième forme consistait en de petits temples circulaires, contenant une cuvette et des sièges, semblables aux construction retrouvées autour des nuraghe.

Société et économie

On suppose que dans la société nuragique certaines familles exerçaient une hégémonie sur le reste de la communauté. Il est vraisemblable que les nuraghe étaient les lieux où ces familles avaient leur domicile et d’où ce pouvoir était exercé. D’autre part certaines tombes de géants pouvaient être des ouvrages de prestige réservés à des chefs.

Les petites statuettes en bronzes retrouvées offrent un vaste répertoire de figures différenciées, représentant aussi bien des chefs de tribu munis d’un bâton de commandement que de simples guerriers sans parure particulière ; la présence de figures féminines d’un certain prestige laisse supposer que le statut de la femme ait été de même dignité que celui des hommes. Ces mêmes bronzes représentent toute une série de métiers (agriculteurs, pasteurs, tanneurs, sonneurs, etc.).

On cultivait surtout du blé, de l’orge, des fèves, lentilles et pois, la vigne et l’amandier. Le bétail consistait en troupeaux de bovins, ovins et porcins, le cheval n’apparaissant qu’en fin de période. L’élevage était accompagné de la tannerie et du commerce des peaux. On filait et tissait la laine et le lin. On chassait notamment le cerf, le lièvre, le sanglier, le renard, le muflon. Le tableau économique est complété par les activités pastorales, la céramique, l’extraction et le commerce de métaux, notamment le cuivre, la navigation.

Le commerce des métaux, abondants en Sardaigne, mit la culture nuragique en contact avec d’autres cultures méditerranéennes : Micéniens, Phéniciens, Puniques, Etrusques et Chypriotes. Il n’est pas exclu que des Sardes aient fait partie des cohortes dites peuples de la mer qui se battirent avec les Egyptiens aux XIIIe et XIIe siècles avJC.

Arts

Les manifestations artistiques de la culture nuragique sont intimement liées à la religion et à sa symbolique.

Parmi les objets retrouvés on distingue principalement les sculptures en pierre et en bronze (bracelets, boutons), ainsi que les images figurant sur des objets en céramique, surtout les vases.

Dans la sculpture en pierre on voit des représentations d’animaux, surtout le taureau ; une autre représentation fréquente est le nuraghe proprement dit, notamment à une seule tour. Vers la fin de son développement, en plein Âge du Fer, la culture nuragique a aussi produit des statues antropomorphes ; certaines dalles en pierre sont richement décorées par des incisions géométriques.

Le bronze est représenté surtout par les bronzetti (statuettes en bronze) figurant des hommes et femmes, des animaux domestiques et sauvages, des modèles d’embarcations et de nuraghes, des êtres fantastiques, tous réalisés avec la technique de la cire perdue. Ces statuettes étaient généralement des ex-voto offerts aux divinités par les fidèles qui, parfois, se représentaient en train de présenter leur offrande. Parmi les hommes apparaissent fréquemment des militaires, notamment des archers ; tous portent sur leur poitrine le poignard nuragique dit à garde coudée.

Les vaisseaux en miniature devaient revêtir la fonction de lampes à huile ; ils renforcent l’hypothèse que la culture nuragique ait connu une marine pour la navigation en eaux internes et sur mer.

La céramique est représentée par des boîtiers et vases à la superficie décorée ; les boîtiers servaient à la conservation d’objets précieux, les vases au transport de liquides.

Déclin

La fin de la culture nuragique intervient après la conquête de l’île par les Carthaginois, au VIe siècle avJC. Les Puniques avaient lancé deux expéditions en Sardaigne dont la première s’acheva par une défaite, alors que la seconde aboutit à la conquête de l’île. A ce moment-là, la culture nuragique était déjà fortement marquée par son intégration avec les villes côtières bâties par les Phéniciens. Certaines communautés autochtones, notamment dans la Barbagia (centre montagneux de la Sardaigne), conservaient cependant leur indépendance, malgré la disparition progressive des caractères culturels, sociaux et politiques de la culture nuragique.

Cet article est basé sur le livre de Paolo Melis, Civiltà nuragica, 2003, Delfino, Sassari.

 

 

Tombe de géants et source sacrée

 

Arts

 

Le nuraghe Su Nuraxi de Barumini

Su Nuraxi est le plus représentatifs des nuraghe complexes de la Sardaigne et l’un des vingt six nuraghe présents sur le territoire de la commune de Barumini/Sardaigne du Sud. Il est formé par une tour centrale entourée de quatre tours reliées entre elles par des courtines. Autour de ce quadrilatère se développe un avant-mur avec sept tours, elles aussi reliées par des courtines. A l’intérieur des tours les chambres circulaires ont une section ogivale; autour de cet ensemble se trouve le village des cabanes où vivait la population.

Cet ensemble a été progressivement édifié entre la fin du XIVe siècle avJC et l’époque historique (punique, romaine). A l’époque contemporaine il se présentait comme une colline recouverte de terre, avant d’être remis en lumière entre 1940 et 1950 par l’archéologue Giovanni Lilliu, originaire de Barumini.

Le nuraghe Su Nuraxi est construit principalement en pierre volcanique locale. On y a découvert un modèle en format réduit d’une tour nuragique qui a fourni d’importantes informations architecturales sur la construction des nuraghe, surtout le sommet des tours : aucun sommet de nuraghe n’a été retrouvé intact. 

Les cabanes étaient de forme circulaire, à une pièce, parfois disposées côte à côte. Les toits étaient constitués par un échafaudage de poutres en bois sur lesquelles étaient posées des branches d’arbres ou des roseaux, semblables aux pinnettas (huttes de bergers) que l’on trouve ici et là dans les zones de pâturages sardes. A l’intérieur des cabanes il y avait un foyer et parfois des niches dans les parois. Il y avait également des cabanes plus spacieuses, appelées salles du conseil, où se réunissaient les chefs de famille pour prendre les décisions relatives à la vie de la population.

 Dans certaines cabanes on trouve des pièces rondes avec des sièges et un bassin pour l’eau; on suppose qu’elles servaient pour des rites lustraux (rites de purification) domestiques.

Le village de Su Nuraxi a subi des modifications à travers les âges : constitué vers la fin de l’Âge du Bronze (900 avJC) de 70 cabanes avec 350 habitants environ, à l’Âge du Fer, vers 700-600 avJC, le village s’était agrandi jusqu’à comprendre 109 cabanes avec 400 habitants environ. Une partie du village a vraisemblablement été détruite à cause de guerres, de nouvelles cabanes ayant été édifiées en remplacement.

Cet article est basé sur la brochure Su Nuraxi di Barumini, Area archeologica « Su Nuraxi », Barumini

 

   

 

 

 

 

 

 

 

Cosimo Nocera est historien et guide du Musée national de Bangkok. Il a vécu et travaillé en Italie, Suisse et en Amérique andine (Pérou, Equateur et Bolivie). Après un long séjour en Asie du Sud-Est, il vit actuellement en Suisse française.

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